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Les coulisses du 9e Art : Tous à l’atelier ?

Troisième article d’une série sur les coulisses de la création des Bandes Dessinées. Après les écoles de BD, puis les Maisons d’Auteurs, entrons dans un troisième lieu où se rassemblent les créateurs de BD : les ateliers.

Des ateliers d’auteurs, cela peut être l’atelier d’un auteur (au singulier) : un dessinateur connu et renommé, aux revenus assurés, et qui peut se permettre la compagnie d’apprentis ou d’assistants. C’était quasiment la seule formule pendant longtemps, et cela existe toujours : après avoir fait l’Académie Brassart-Delcourt, Hermeline Janicot-Tixier est devenue assistante de Juanjo Guarnido, le dessinateur de Blacksad entre autres. Elle travaille actuellement sur la mise en couleur de son prochain album, Les Indes folles, mais compte ensuite repartir sur des projets plus personnels, en s’appuyant sur cette expérience.

Mais comme pour bon nombre de travailleurs indépendants, la formule que l’on retrouve le plus aujourd’hui, c’est celle de l’espace de coworking. Un atelier dans lequel les auteurs (au pluriel) travaillent côte à côte. Comme l’atelier Pop, à Tours, qui est de facto un espace de coworking spécialisé version BD, illustration et arts graphiques. Ou comme le Gottferdom Studio, à Aix-en-Provence, dans lequel scénaristes, dessinateurs et coloristes mettent en commun lieux et moyens.

« Au bout d’un moment, on devient fou, tout seul chez soi.
On ne sait plus séparer le temps de travail du reste.
»

« Un local pour travailler ensemble »

« L’atelier Pop existe depuis 2001 », explique Giovanni Jouzeau, auteur de BD (Les chicons) et illustrateur pour Okapi et divers magazines, qui y est lui entré en 2009. « Aujourd’hui, c’est un groupement de neuf auteurs, au sens large. Certains font de la BD, d’autres de l’illustration, d’autres sont plus spécialisés dans la mise en couleurs ou dans les expos… Mais c’est surtout un local où on se retrouve pour travailler ensemble, plutôt que de bosser chacun chez nous. »

« Le studio s’est monté assez naturellement. Et un peu grâce à l’aisance financière que nous avait donnée Lanfeust de Troy, Didier Tarquin et moi.» raconte Christophe Arleston«Le principe du studio, c’est que chacun contribue à hauteur de ses moyens. C’est mon côté vieil anarchiste dans le sens noble du terme : chacun met ce qu’il estime juste et ce qu’il estime pouvoir mettre. » Le Gottferdom Studio est l’un des plus anciens : créé en 1997 par Arleston, Philippe Pellet, Didier Tarquin et Dominique Latil, c’était l’un des premiers ateliers d’auteurs en France. « Comme on a pu très vite avoir un local assez grand, on a pu accueillir d’autres dessinateurs, et des gamins qui n’étaient même pas encore auteurs de bande dessinée, qui étaient des élèves de Didier Tarquin, comme Olivier Dutto et Guillaume Bianco. »

Aujourd’hui, le studio couvre quasiment 250 m2, et est composé d’une grande pièce principalement peuplée de dessinateurs, des tas de petits bureaux séparés où aiment se réfugier les scénaristes, des pièces d’archives, une cuisine-salle de fléchette… Et même une chambre-salle de bain pour les dessinateurs de passage !

Bosser chez soi ? « On devient fou ! »

Qu’est-ce que les auteurs trouvent, dans ces ateliers, qu’il ne trouve pas à domicile ?« Bosser chacun chez soi, c’est ce qu’on faisait avant », se rappelle Arleston. « Personnellement j’ai fait ça pendant dix ans, quand j’étais journaliste et auteur indépendant pour France Inter. Au bout d’un moment, on devient fou, tout seul chez soi. On ne sait plus séparer le temps de travail du reste. On ne voit pas de gens, on ne communique pas. Et puis un studio, ça sert aussi à ce que la société autour de soi sache que l’on a un travail ! Parce que quand on travaille à la maison, les gens pensent qu’on ne travaille pas. Ça commence par votre compagne qui pense que vous avez le temps de faire toutes les corvées, puis les copains qui passent à l’improviste en se disant qu’on a le temps de leur payer un café… Avec un studio, vu de l’extérieur, ça ressemble plus à un boulot normal ! On respecte davantage le travail des gens quand ils vont le faire ailleurs que quand ils sont à la maison. Et puis tout simplement, être à plusieurs permet d’avoir une synergie de gens qui travaillent ensemble, et de mettre plus de moyens en commun. À l’époque, avoir une photocopieuse, ce n’était pas évident. »

« De l’énergie qu’on puisse les uns dans les autres »

Même son de cloche du côté de l’Atelier Pop. « C’est pas toujours facile de bosser chez soi ! On est vite distrait. Et puis, c’est un métier assez solitaire, c’est quand même agréable de se retrouver avec d’autres personnes. Et ça permet même de progresser, d’échanger ! »
« Aujourd’hui, ce studio, c’est avant tout de l’énergie qu’on puise les uns dans les autres », renchérit Arleston, à Aix-en-Provence. Le Gottferdom Studio, comme l’Atelier Pop, accueille régulièrement des stagiaires ou des jeunes auteurs. « Ils amènent de l’énergie, on amène de l’expérience. La formation entre pairs, ça joue beaucoup. Peut-être plus pour les dessinateurs que pour les scénaristes. En général ceux qui travaillent en studio aiment ça. Ça permet d’avoir un coup d’oeil extérieur sur ce que l’on fait, d’avancer quand on bloque, de tester des choses sur les autres… Cet après-midi, j’étais en train d’écrire une scène, j’hésitais entre deux mises en scène différentes, je suis allé directement voir Daniela Dimat, la dessinatrice, pour lui en parler. Il y a cet échange tout le temps, c’est ça qui est pratique, dans un studio. »

« Le côté humain » 

Travailler en atelier permet aussi de centraliser les moyens techniques (imprimantes, photocopieurs, scanner…), le standard, et d’accroître sa visibilité sur le marché du travail. « Quand des magazines ont besoin d’une illustration, ils appellent l’atelier plus facilement qu’un dessinateur en particulier, parce que sur le lot il y a plus de chances qu’ils trouvent ce dont ils ont besoin », explique Giovanni Jouzeau.
Et puis surtout, « On y trouve le côté humain, tout bêtement », souligne Arleston. « On se retrouve pour blaguer, bouffer, faire de grosses bringues. En ce moment, c’est la saison de la raclette, ça sent le fromage fondu tout le temps. Y’a des anniversaires, des bouquins qui sortent et qui font des prétextes pour faire la fête, des apéros qui s’improvisent. » Un tableau un brin idyllique, qui donne envie de se joindre à l’équipe. Ce qui n’est pas forcément très difficile. Les portes de ces lieux restent souvent ouvertes aux jeunes en recherche de conseils, voire même aux jeunes professionnels en quête d’un lieu de travail, pourvu qu’il y ait de la place. « Un jeune auteur peut commencer par venir au studio, travailler dans la grande pièce… Et voir si ça lui plaît, si ça colle avec les gens », explique Arleston. Mais sans espérer, non plus, faire la fête toute la journée. « Un atelier, en pratique, c’est surtout des gens qui ont un casque sur les oreilles et qui grattent du papier toute la journée ! »

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Illustration principale : © Jérôme Jouvray/Dupuis
Couverture du dernier album collectif de L’Atelier Mastodonte T6 (6 vol. Dupuis)

L’Atelier Mastodonte est un atelier fictif, hébergeant virtuellement une quinzaine d’auteurs. Publié dans le Journal de Spirou, et prétexte à plusieurs séries de gag où les auteurs s’envoient des piques et se répondent, cette série permet de comprendre l’envers du décor (même si la plupart des situations ne reflètent pas la réalité.) Ce 6e et dernier volume conclue cette série attachante, bourrée de clins d’oeil et de références plus ou moins cryptées pour les lecteurs avertis. À lire en complément de ce dossier pour creuser le sujet ou si vous cherchez une série d’humour sur la BD.

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