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Les coulisses du 9e Art : Secrets de scénaristes

Comment un scénariste travaille-t-il avec un dessinateur ? Quand considère-t-il son travail terminé ? Comment organise-t-il ses journées ?
Dans cette dernière partie consacrée au métier de scénariste de bande dessinée, quelques conseils & astuces de pro a découvrir.

Avec les réponses des scénaristes Nicolas Jarry (Les Brumes d’Asceltis, Le Trône d’argile, Nains…), Sylvain Cordurié (Salem la noire, Acriboréa, Sherlock Holmes, Les Maîtres inquisiteurs), Olivier Jouvray (Lincoln, Nous ne serons jamais des héros, Au royaume des aveugles) et Kris (Les Brigades du temps, Le Déserteur, Notre Mère la guerre, Un homme est mort, Nuit noire sur Brest…)

Partie 3 : Secrets de scénaristes

«Si le dessinateur n’y croit pas à fond, n’est pas investi à mort, ça va se ressentir, et ça ne fonctionnera pas.»

😅S’adapter au dessinateur

«Maintenant, quand je commence à parler d’un projet avec un éditeur, on va surtout chercher le dessinateur qui va m’accompagner», explique Kris. «On peut mettre du temps à le trouver. Mais je ne vais pas commencer à travailler tant que je n’ai pas le dessin en tête. C’est comme avec un acteur : tu ne vas pas écrire le même scénario pour Depardieu que pour d’autres. J’ai besoin du dessinateur, de savoir pour qui j’écris, quel type de dessin. Pour ça, je fais appel à mon réseau, aux gens rencontrés au fil des années dans les festivals. La connaissance intime du milieu, que tu acquières au fil des années, elle est très importante. On va bosser ensemble des années, il faut qu’ humainement et artistiquement ça colle. J’essaye d’investir le dessinateur le plus possible dans le récit. Souvent, j’écris un ensemble de scènes dont on discute, et il amène des idées. C’est pour ça que j’aime travailler avec des dessinateurs qui sont de très bons auteurs complets, qui parfois même n’auraient pas besoin de scénaristes : chacun amène des choses différentes, s’investit différemment. J’aime bien les écouter, y compris sur les caractères ou réactions des personnages. Si le dessinateur n’y croit pas à fond, n’est pas investi à mort, ça va se ressentir, et ça ne fonctionnera pas. À moi de réussir à l’investir ou à le convaincre. Mais certains dessinateurs ont besoin de liberté, d’autres d’un découpage très précis au départ.»

Car il est très rare que le travail du scénariste et celui du dessinateur ne se chevauchent pas. «Pendant toutes les phases, il y a des aller-retour réguliers avec la personne qui va dessiner. Je lui demande des croquis de personnages, des avis sur mes propositions… C’est important d’avoir des validations régulières de la part des auteurs avec lesquels je vais collaborer.» Les outils modernes ont aussi changé la donne. « À l’ancienne, il fallait écrire tout avant, tu postais ton scénario par courrier… Aujourd’hui, avec les moyens de communication modernes, tu peux montrer des choses en direct par webcam. Moi, j’aime cette façon de travailler.»

Et il faut, aussi, s’adapter à la personne avec qui l’on travaille. «Avec certains dessinateurs, il y a un gros travail de relecture à faire derrière pour vérifier que tout est correct», remarque Nicolas Jarry. «Avec d’autres, qui vont au contraire tout suivre au pied de la lettre, c’est moi qui vais  être obligé de leur dire « Attention, je ne suis pas dessinateur, donc prends la liberté dont tu as besoin ». Je laisse à tous les dessinateurs la liberté de modifier ce dont ils ont besoin. Pour certains dessinateurs, s’ils maîtrisent le monde ou ont eux-mêmes leur propre univers, je sais que ça ne sert à rien d’être trop directif dans les descriptions, pour d’autres, je vais donner un peu plus de documents.»

«Il faut savoir s’adapter», constate aussi Sylvain Cordurié. «Au début, j’étais quelqu’un de très raide. J’ai conservé ma méthode de travail, mais je l’ai énormément assouplie. Quand je bosse avec un dessinateur qui a une vraie culture visuelle et de l’expérience, je lui laisse beaucoup plus de liberté. On pourrait parler de Laci, par exemple : entre son premier et son dernier tome de Sherlock Holmes, ce n’est pas le même dessinateur. J’interviens beaucoup moins sur les boards. Pour moi, c’est précieux, car je gagne beaucoup de temps.»

Carnet de travail & mise au propre à l’ordinateur ©Olivier Jouvray

📜Le suivi

Youhou, c’est fini, on refile tout au dessinateur et on va boire un coup ? Pas forcément. Certains scénaristes continuent de s’impliquer jusqu’à la toute fin de la création du livre, et même au-delà. À ce titre, Sylvain Cordurié est peut-être un cas extrême : «J’approuve le travail à chaque étape : les crayonnés, l’encrage, la colorisation. Je vois ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas… C’est plus ou moins facile selon les cas de figure, selon si on bosse avec un auteur français avec qui l’on peut passer directement par téléphone, ou si on fonctionne avec un studio étranger ou il faut passer par l’éditeur et de la traduction… Mais d’une façon ou d’une autre, je suis le bouquin du début à la fin.»

Une nécessité, vu les albums sur lesquels il travaille. Mais une nécessité qui lui fait endosser un rôle de showrunner, plus que de scénariste ? «Je suis plus proche de l’éditeur que du showrunner. Un showrunner n’existe pas tout seul, la plupart du temps il bosse avec une équipe. Moi, je suis entre le scénariste et l’éditeur, en termes de suivi. Mais ma culture visuelle, c’est ce qui m’a permis d’exister dans ce métier, en fait. Si je n’avais pas eu cette capacité à la base, vu mes lacunes par ailleurs, on m’aurait dit au revoir. Ce que je n’avais pas en qualité de dialoguiste, je l’avais comme metteur en scène. Après, j’ai eu la chance d’avoir Jean-Luc comme éditeur, qui m’a fait énormément bosser mes défauts.»

«En moyenne, j’essaye d’écrire deux pages par jours, si j’ai déjà préparé les choses en amont. Souvent, je m’endors la veille sur ce que je vais écrire le lendemain, je prends des notes, je regarde un film en rapport. Après, j’écris le matin entre 6h et 13h, puis je fais la sieste, puis je me remets à penser aux pages suivantes.»

📅Organiser ses journées (et sa vie)

Et quand on n’est pas scénariste – showrunner – éditeur, combien de temps entre l’idée et le découpage finalisé ? «Ça peut être trois mois comme trois jours», explique Nicolas Jarry. «Ça m’est arrivé en quelques jours d’avoir déjà une histoire structurée et en partie découpée. Et des fois, on tourne autour, on y revient…. Et ça dépend aussi de la disponibilité du dessinateur. S’il est disponible tout de suite, s’il a besoin de travailler, ça encourage à être très rapide ! Mais de la première idée à la dernière relecture, si on condense tout ça, c’est l’équivalent d’un mois de travail. Une semaine de préparation de l’album (synopsis, grands thèmes), 20 jours d’écriture pure (dialogue, descriptions, découpage de chaque page), et trois jours de suivi d’album et de relecture.»

Un album, c’est donc l’équivalent de trente jours de travail à temps-plein, pour Nicolas Jarry. Mais beaucoup plus pour Sylvain Cordurié, qui passe plus de temps sur le suivi de l’album, ou pour Kris, qui blinde la documentation et produit, on l’a vu, environ deux albums par an.

Et pour l’organisation des journées en elles-mêmes ? «C’est un doux bordel», explique Olivier Jouvray. «Je cumule les métiers d’auteur, professeur et éditeur. Ce n’est vraiment pas simple de savoir à l’avance ce que je vais faire le jour d’après, et pas une journée ne ressemble à l’autre. J’improvise beaucoup, mais ça me convient. Je n’aime pas du tout la routine. Et quand je dois écrire, j’ai intérêt à couper mon téléphone, mes réseaux sociaux, à me coller de la musique dans les oreilles pour m’isoler au maximum, sinon c’est foutu.»

Kris, lui, a une méthode rodée : «En moyenne, j’essaye d’écrire deux pages par jours, si j’ai déjà préparé les choses en amont. Souvent, je m’endors la veille sur ce que je vais écrire le lendemain, je prends des notes, je regarde un film en rapport. Après, j’écris le matin entre 6h et 13h, puis je fais la sieste, puis je me remets à penser aux pages suivantes.»

«Écrire des histoires, c’est regarder le monde, comment il fonctionne pour en tirer des enseignements. Il faut nécessairement lever son nez des bouquins et des écrans et aller au contact du réel. C’est là qu’on trouve les plus belles pépites.»

🎁Les derniers conseils

Finalement, être scénariste, à quoi ça tient ? Qu’est-ce qui est vraiment important ? «Il n’y pas photo, ce qui permet d’écrire de bonnes histoires, c’est d’abord la culture et l’expérience», explique Olivier Jouvray. « Pour raconter des histoires, il faut en lire et en vivre. Écrire des histoires, c’est regarder le monde, comment il fonctionne pour en tirer des enseignements. Il faut nécessairement lever son nez des bouquins et des écrans et aller au contact du réel. C’est là qu’on trouve les plus belles pépites.»

Aller au contact du réel, et être en permanence aux aguets, c’est également le conseil de Kris. «Quel que soit la façon d’écrire ou ce qu’on a envie d’écrire, être en permanence curieux, entrer en empathie avec son sujet. Ne pas rester à la surface. Aligner les clichés sur une période, n’importe quel connard peut le faire. Mais trouver la vérité intrinsèque de ces personnages, d’un milieu social, d’une époque, c’est ce qui fait la différence entre un album qui a une vraie profondeur et un album qui se contente d’aligner les péripéties.»

Pour Sylvain Cordurié, le plus important, c’est de garder intact l’enthousiasme des débuts. «Un truc qui m’intéresse dans le métier, c’est la manière dont on conserve une certaine forme de fraîcheur. Le maître mot pour moi c’est ça. Tu peux être l’auteur que tu veux, ou que tu peux, avec les moyens que tu as, mais le seul truc important c’est l’enthousiasme que tu mets dans le travail, dans la collaboration. La fraîcheur que tu mets dans tes histoires, et aussi dans le médium : ne pas le faire faute de mieux. J’ai une culture très cinématographique, mais je ne fais pas de la BD en rêvant de cinéma ou de télévision. C’est un médium qui me convient. Les lecteurs ressentent l’envie d’un auteur, à sa façon de faire les choses. Cette fraîcheur, c’est le principal moteur. Faut s’amuser. La BD, c’est vraiment un truc de passionnés. C’est pour ça que c’est très frustrant de voir autant d’auteurs qui ont du mal à en vivre, alors que la plupart sont vraiment très investis, très présents. Qu’on aime ou pas leur travail, j’ai rarement vu des auteurs qui n’en aient rien à foutre de leur boulot.»

Pour le reste, un scénariste doit être «très cohérent dans sa manière de bosser, très appliqué, et foncer. Et une autre chose importante, c’est les rencontres. Il faut avoir la chance de tomber sur des gens passionnés qui te disent ce qui va, ce qui ne va pas, et comment progresser. Mais c’est vrai que c’est de plus en plus compliqué. On arrive à une situation de verrouillage, en réaction à la crise, qui exclut un grand nombre de propositions originales d’auteurs. Les éditeurs valident des projets dont ils sont souvent à l’initiative. Du coup, aujourd’hui, pour les jeunes auteurs, c’est plus difficile de percer, car il y a moins d’occasions de faire ses preuves. Je trouve ça dramatique : pour notre équipe, tel qu’on a commencé, on n’aurait aucune chance aujourd’hui, strictement aucune chance. Ceci dit, j’ai un discours assez simple à ce niveau : quelqu’un qui a envie de faire de la BD, pour qui c’est une passion, faut écouter personne et y aller, point final. Si tu n’es pas réaliste, c’est clair que tu vas dans le mur. Mais si tu sais ce que tu veux faire, pourquoi tu veux le faire, si tu es conscient de tes moyens, il n’y a aucune raison de ne pas le faire, il faut y aller à fond. Oui, c’est plus compliqué, mais ce n’est pas impossible. Il faut juste taffer très dur. Et connaître les catalogues des éditeurs, pour leur proposer des matières adaptées.»

«Si je commençais aujourd’hui, il n’y a pas grand-chose qui m’empêcherait d’écrire et de diffuser mes écrits», constate Nicolas Jarry. «Écrire, pour moi, c’est une envie, un besoin. En vacances, je travaille, comme les dessinateurs qui dessinent sur les nappes des restaurants. C’est vrai que c’est des milieux qui sont difficiles à pénétrer, mais ce n’est pas non plus figé. Surtout aujourd’hui, avec internet et les possibilités de financement participatif. On peut aussi tenter autrement, en faisant un roman par exemple, quitte à l’autoéditer…  Aujourd’hui, il y a plus de façons d’y arriver. Le problème, c’est qu’il y a aussi plus de monde qui veut y arriver !»  

«Pour raconter des histoires, il faut en lire et en vivre.»

Lire la 1ère partie : Scénariste portrait robot
Lire la 2ème partie : Scénariste au travail

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Illustration principale : © Olivier Jouvray

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