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Les coulisses du 9e Art : Scénariste portrait robot

Qu’est-ce qu’un scénariste BD ? Comment travaille-t-il ? Comment propose-t-il des idées aux éditeurs ? À quoi ressemble un scénario de BD quand l’album n’est pas encore terminé ?
Réponses avec les scénaristes Nicolas Jarry (Les Brumes d’Asceltis, , Le Trône d’argile, Nains…), Sylvain Cordurié (Salem la noire, Acriboréa, Sherlock Holmes, Les Maîtres inquisiteurs…), Olivier Jouvray (Lincoln, Nous ne serons jamais des héros, Au royaume des aveugles…) et Kris (Les Brigades du temps, Le Déserteur, Notre Mère la guerre, Un homme est mort, Nuit noire sur Brest…)

Partie 1 : avant d’écrire

Au final, c’est toujours la même histoire : il faut rencontrer la bonne personne au bon moment.”

💡Devenir scénariste

Comment devient-on scénariste de BD ? Rarement avec un diplôme, et encore moins en répondant à une petite annonce. Mais souvent un peu par hasard ou par opportunité.

« Pour moi, à la base, il y a une immense frustration », explique Sylvain Cordurié. « Je voulais être dessinateur de BD, mais ça demandait un immense travail. J’ai bossé, bossé, bossé, mais aussi vu les limites de l’exercice : avec du travail, tu peux faire beaucoup de choses, mais le talent, tu ne peux pas l’inventer. Je savais qu’en travaillant très dur, je deviendrais un dessinateur potable, mais pas suffisamment bon au sens où moi je l’entends. J’ai lâché l’affaire, je suis passé dans la vie active. Et puis, j’ai eu l’opportunité de passer dans l’édition, dans le domaine du jeu de rôle. Ça m’a permis de toucher de loin à la scénarisation, vu que mon travail était de faire la mise en page des bouquins de jeux de rôle. En faisant cela, je faisais une relecture en diagonale des scénarios. Je me suis rendu compte au fil des années que c’était une manière de raconter des histoires. Je m’y suis mis en parallèle de mon activité professionnelle pendant deux ans tous les soirs. Jusqu’à ce que je sois en situation de monter un dossier avec d’autres auteurs, autour de l’année 2001.

Nicolas Jarry, lui, est entré dans le métier « par trois entrées différentes, un peu au même moment. J’écrivais des romans, et j’ai rencontré Jean-Luc Istin sur un festival qui mélangeait BD et littérature. Il a pris mon bouquin, il l’a aimé, et m’a demandé si je pouvais lui faire un scénario. En parallèle, je faisais une BD avec un copain d’école, et finalement cette BD a été signée. Et à peu près à la même époque, j’ai rencontré Guillaume Lapeyre, et on a commencé à publier dans Lanfeust Mag. Tout s’est fait un peu par hasard en même temps, et finalement je me suis retrouvé à faire de la BD. Au final, c’est toujours la même histoire : il faut rencontrer la bonne personne au bon moment. Mon roman a servi de marchepied, a un peu débloqué cela et encouragé les rencontres. Mais moi, je n’allais pas naturellement vers le BD. Je n’ai fait ma culture BD que tardivement, alors que je connais beaucoup de gens pour qui la BD, c’était un sacerdoce, quelque chose dans lequel il baignait depuis toujours, et qui était leur but dès le début. »

Le scénario de BD comme but, c’était le cas de Kris. « J’ai toujours voulu faire ça », se rappelle-t-il. « Le plus lointain souvenir que j’ai, c’est moi à six ans qui écrit des scénarios de BD. Après, à 12 ans, j’ai écrit au Journal Tintin pour défendre des auteurs que j’aimais bien. Je concluais ma lettre en disant que je voulais devenir scénariste de BD. Ma lettre a été publiée dans le journal, un dessinateur de 19 ans m’a contacté pour que je lui fasse des scénars. J’ai écrit ma première vraie BD pour lui. C’était du sous-Thorgal, mais c’était la première fois que mon travail était mis en dessin sous une forme un peu professionnelle. Il n’y avait pas internet, j’étais jeune, ça n’a pas duré, mais c’est la première fois que j’ai écrit des pages qui ont été illustrées par quelqu’un d’autre, avec un niveau qui se rapprochait d’une BD pro. » Mais dans son parcours, la question des rencontres est, encore une fois, décisive. « À la Fac, j’ai rencontré d’autres futurs auteurs de Brest qui avaient envie de faire de la BD : Obion, Arnaud Le Gouëfflec, Gwendal Lemercier… Beaucoup sont devenus pros plus tard eux aussi. On a créé un atelier ensemble, puis un fanzine qui a été repéré par pas mal d’éditeurs, on a monté nos premiers dossiers, et on a fini par signer. »

Comme quoi, le collectif, ça marche. Et s’appuyer sur d’autres gens aussi. Mais rencontrer quelqu’un, ça peut aussi être suivre son frangin, tout simplement : « J’ai accompagné mon frère (Jérôme Jouvray, dessinateur) sur un festival à l’époque où il signait ses premiers albums », explique Olivier Jouvray « J’ai rencontré le milieu de la bande dessinée comme ça. J’étais webdesigner à l’époque. J’ai aimé l’ambiance et ça m’a donné envie de tenter l’aventure. J’ai proposé à Jérôme de lui écrire un scénario, il a accepté et ça a démarré comme ça. Notre premier album de ce qui allait devenir la série Lincoln est sorti en décembre 2002. »

Un scénariste doit publier 3 ou 4 livres par an, idéalement, pour gagner sa vie…”

📚Devenir scénariste professionnel

Mettre un pied dans le monde de la BD, c’est bien, mais comment devient-on scénariste de BD professionnel, avec la capacité d’en vivre ?
Pas du jour au lendemain, disent les intéressés en regardant leur compte en banque. Mais souvent en jonglant avec les revenus pendant quelque temps. « Il y a eu des périodes de ma vie ou j’ai bien gagné ma vie, d’autres où il y a eu des creux… Mais la période où je me suis dit « Je suis auteur pro, je sais faire du bon boulot », c’est y’a pas si longtemps que ça », explique Nicolas Jarry. « C’est à mon premier album de la série Nains, vers 2013-2014, en fait. Je me suis rendu compte que j’arrivais à réellement structurer mes scénarios. Jusque là, je travaillais sans filet, mes histoires venaient ou ne venaient pas, je ne savais pas trop comment gérer ça. À partir de Nains, j’ai réussi à gérer mon imaginaire : je savais sur quoi réfléchir, comment faire venir mes idées, je n’avais plus l’impression d’être lâché dans le vide à chaque scénario. À partir de là, je me suis dit que ça pouvait durer des années, et que j’étais capable de me remettre en question. Mais avant, il y a eu des hauts et des bas. Avant Elfes, j’ai failli arrêter. Mais Elfes a bien marché, et il y a eu ce fameux déclic qui m’a permis de structurer mon travail. C’est peut-être aussi le confort matériel qui a permis le confort intellectuel. Avant ça, j’ai été surveillant. Puis scénariste, et je gagnais ma vie avec cela, mais j’ai pris un boulot de libraire pendant 5 ou 6 ans parce que je voulais acheter une maison, et parce que j’avais du mal à structurer mes journées. Mais du coup, je faisais double journée. j’ai relâché le boulot de libraire environ trois ans avant Elfes, parce que je n’arrivais plus à tout gérer. Je me suis redonné une chance, et ça a marché. »

« D’un point de vue professionnel, j’ai su très vite que je ne gagnerais pas ma vie rapidement avec la BD », se rappelle Kris. « En gros, on s’est fait la main pendant 2 ans sur le fanzine, et en une année plusieurs d’entre nous ont signé leur premier contrat pro. » Mais premier contrat pro ne veut pas dire carrière assurée. « Un scénariste doit publier 3 ou 4 livres par an, idéalement, pour gagner sa vie, au moins grâce aux avances [à-valoir]. Évidemment, si après les ventes sont conséquentes ça va être plus facile, mais ça n’arrive pas tout de suite. Moi, j’ai fait 35 bouquins en 16 ans, donc je suis à peine à plus de deux bouquins par an. Je ne suis pas un scénariste très prolifique. C’est les ventes de bouquins qui me permettent de passer autant de temps sur les bouquins. Mais du coup, tu mets du temps avant de pouvoir gagner pleinement ta vie avec ça. Donc j’ai été barman pendant 6 ans, libraire pendant 6 ans aussi… À un moment, j’ai été barman la nuit libraire le matin et auteur de BD le reste du temps… »

“Trouver un éditeur, déjà, sans avoir de dessinateur, à moins d’avoir ses entrées avec un directeur de collection, c’est compliqué.”

🗣Pitcher son projet

Certains scénaristes, surtout en début de carrière, écriront un scénario de A à Z sans être sûrs de le voir aboutir un jour. Les scénaristes expérimentés, eux, ne perdront pas de temps à fignoler des projets qu’ils n’ont pas déjà vendus.
Dans les deux cas, vient un moment où il faut pitcher son scénario auprès de quelqu’un qui, ensuite, décide de proposer un contrat d’édition.

Pitcher ? Faire une proposition de quelques lignes cadran l’univers, le héros, le ressort narratif. Mais pour convaincre un éditeur, le dossier devra aussi être très visuel, avec quelques pages réalisées, qui plongeront l’éditeur dans l’univers et montreront à quoi ressemblera l’album une fois terminé. Car oui, travailler, déjà, avec un dessinateur est un passage quasi obligé.

« Aujourd’hui, je n’ai pas trop besoin d’aller à droite à gauche, j’ai plus de travail que je peux en faire », lâche Nicolas Jarry. « Mais trouver un éditeur, déjà, sans avoir de dessinateur, à moins d’avoir ses entrées avec un directeur de collection, c’est compliqué. Il faut d’abord faire un dossier pour accrocher un dessinateur, et à partir de là, faire un dossier pour le directeur de collection. Donc il faut trouver un dessinateur qui va supporter son travail, l’élever, et permettre à un éditeur de juger ce travail en dix minutes. C’est vraiment important. »

    « Il y a 40 ans comme aujourd’hui, quand tu présentes un projet présenté par une équipe, tu augmentes tes chances, parce que tu arrives avec un projet fini », constate Sylvain Cordurié. « L’éditeur peut parcourir quelques pages, et s’immerger immédiatement dans le récit. Tu proposes à l’éditeur un extrait de l’album, il peut s’immerger dans les pages. Si tu viens comme seul scénariste, c’est mort d’avance. »

Une collaboration scénariste – dessinateur, c’est une rencontre, c’est comme un couple : à un moment, il y a deux personnes qui se plaisent ! ”

✍️ Trouver un dessinateur

Rares sont les éditeurs de bande dessinée qui vont signer un simple scénario sans dessinateur derrière, donc. Au contraire, c’est souvent plus la patte du dessinateur qui fera pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. Mais où trouver un dessinateur ? Les options sont nombreuses, et font souvent appel aux mêmes recettes : fréquenter les lieux où errent des gens qui ont les mêmes passions que vous.

« Si on a la volonté d’être scénariste de BD, il faut approcher ce monde-là d’une façon ou d’une autre », lâche Nicolas Jarry. « En tant que jeune scénariste, on n’a quasi aucune chance de trouver un dessinateur mature qui va s’intéresser à son projet. Ça peut arriver, tout peut arriver. Mais il faut plutôt aller voir les jeunes dessinateurs, tomber sur des personnes qui ont le petit truc, du potentiel, même si ce n’est pas parfait et qu’il faut travailler encore un an, deux ans, trois ans avec, bosser, rebosser le projet. Mais ce n’est pas évident, même à mon niveau, donc quand on débute… Mais quand ça doit se faire, ça se fait. C’est le destin ! On dit ça en se marrant, mais il y a un peu de ça, parfois les choses se font de manière inattendue. Une collaboration scénariste – dessinateur, c’est une rencontre, c’est comme un couple : à un moment, il y a deux personnes qui se plaisent ! »

Et même Olivier Jouvray, qui avait son frère sous la main pour son premier projet, a ensuite prospecté dans les festivals. « On rencontre des artistes, on fait connaissance, on sympathise et on se dit qu’on pourrait faire un bout de chemin ensemble. » Et quand on n’a pas moyen de se rapprocher du milieu ? « Par les réseaux sociaux, ça se fait. Instagram, Facebook. Sinon par les associations d’auteurs comme celle que nous avons créée à Lyon, l’épicerie séquentielle, qui permet de favoriser des rapprochements entre auteurs qui débutent. »

Pour les éditeurs, le temps est plus précieux que l’argent. Donc le dossier, c’est avant tout un visuel accrocheur, un concept accrocheur, et des billes derrière. ”

📝 Trouver un éditeur

Vous avez l’idée, et le dessinateur ? Vous pouvez de nouveau tenter de pitcher le projet à un éditeur. Le secret d’un projet qui va séduire, et d’un dossier de présentation réussi ? « Il faut trouver ce petit truc en plus, ce petit concept qui fera la différence, qui va faire entrer l’éditeur, le lecteur, dans ce que l’on veut faire », explique Nicolas Jarry. « Quand on travaille sur une histoire émotionnelle, on perd de vue que l’autre en face ne va pas entrer dedans tout de suite. Ensuite, on fait dossier classique, avec surtout 3-4 pages dessinées bien percutantes. Pour les éditeurs, le temps est plus précieux que l’argent. Donc le dossier, c’est avant tout un visuel accrocheur, un concept accrocheur, et des billes derrière. »

« Pour se faire éditer, il faut montrer son travail aux éditeurs », explique Olivier Jouvray. « En festival c’est pas mal, mais les éditeurs ne se déplacent pas sur beaucoup d’événements. Si on peut aller à Angoulême, à Blois, à Saint-Malo ou à Lyon, c’est le mieux pour les rencontrer. Après, ça dépend de ce qu’on veut leur montrer. Pour un dessinateur, il faut montrer son book. Avoir un site ou un compte Instagram permet de faire passer ses réalisations à des éditeurs sans forcément aller à leur rencontre. Pour un scénariste c’est plus délicat. On ne montre pas de scénario sans dessinateur généralement. Il faut trouver un dessinateur, monter un dossier (avec une présentation du projet d’album, quelques planches, un synopsis, une présentation des auteurs) et l’envoyer à plusieurs éditeurs. En résumé, si on a accès au milieu professionnel des auteurs, c’est plus simple pour se faire remarquer. Si on ne connaît personne, il est important d’utiliser les réseaux sociaux, d’avoir des choses à montrer en ligne et de monter des projets à proposer. »

Pour Sylvain Cordurié, « si tu veux vraiment proposer un dossier qui tienne la route, il faut bosser. Il faut se demander pourquoi ce n’est pas passé, revenir sur le dossier, s’entraider. Mon premier projet, c’était Salem la Noire, avec Stéphane Créty et Sandrine, mon épouse. On propose un premier dossier qui est refusé par tous les éditeurs, sauf une petite maison d’édition qui n’existe plus aujourd’hui. Mais on avait envie de signer chez Delcourt, pour des questions culturelles et de goût : à l’époque, c’était la maison qui permettait aux jeunes auteurs d’éclore. On a refait le dossier, plus ciblé, et on a eu plusieurs réponses favorables, dont Delcourt. On était comme des gamins ! »    

Qu’est-ce qui différencie le dossier refusé et le dossier accepté ? « On a beaucoup travaillé l’aspect visuel. On s’en doutait à l’époque, et ça s’est confirmé : ils lisaient à peine les scénarios, et c’était surtout le visuel qui jouait, parce qu’ils avaient la conviction que ça se jouait là. Sandrine et Steph ont beaucoup retravaillé leur copie. »

Mais si le dossier de présentation est une étape quasi obligatoire pour qui veut faire éclore un projet précis, d’autres moyens de débuter peuvent exister. Pour Kris, « le chemin pour devenir scénariste a été long, mais l’étape décisive, c’est la création d’un atelier, d’une association, et d’un fanzine. Il n’y avait rien sur Brest, en fait. On a créé l’atelier à quatre, une semaine après on était 40. Aujourd’hui, sur ces 40, on est 15 à 20 à être professionnels, à des degrés divers. Le fanzine a été publié vers 2000. On l’envoyait aux éditeurs, et on l’apportait aux festivals. C’est comme ça qu’on a rencontré Guy Delcourt, Thierry Cailleteau (Vent d’Ouest à l’époque), le Journal de Mickey aussi… En 2001, on est 4 ou 5 de l’atelier à avoir publié en quelques mois dans ces structures. »

À suivre Partie 2 : Écrire le scénario

Vous avez votre idée, votre dessinateur, votre contrat ?
Reste à écrire tout cela. Comment écrit-on un scénario de BD ? Qu’est-ce que le découpage ? À quoi ressemble un storyboard ? Faut-il commencer par les scènes, les descriptions, les dialogues ?
Les réponses à ces questions dans l’article suivant !

Les Dossiers

🗽Découvrir les comics :
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🃏Hors séries:
Découvrir les comics: Thanos et Infinity War au ciné
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📚Découvrir la bande dessinée :
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Illustration Principale : ©Olivier JOUVRAY/Frédérik SALSEDO/Le Lombard
(extrait de couverture du Tome 1 d’Au Royaume des aveugles)

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