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La saga d’un album : tout savoir sur la création d’une BD de l’idée au lecteur

Un album de bande dessinée, c’est en moyenne une année de travail entre le scénariste, le dessinateur, le coloriste et plusieurs mois pour l’édition, la fabrication et la diffusion.
Sur le groupe des Amis de Bubble Paper vous avez plébiscité ce sujet, mais vous êtes nombreux également dans le chat de l’application à nous demander quand sortent certaines suites, pourquoi c’est si long… alors voici notre dossier sur les coulisses d’un album.

Note : Tous les métiers parlent des autrices et des auteurs bien entendu. Et vous pouvez retrouver les termes techniques dans le lexique.

1. L’origine, une histoire de rencontres

Il y a l’envie puis l’idée.
Jeune auteur ou vieux briscard, chaque album démarre par un besoin de raconter, une envie de partager un sujet, une vision, des émotions. Et très souvent c’est une histoire de rencontres.
Rencontre entre un scénariste & un dessinateur, rencontre entre un auteur & son sujet, rencontre entre un artiste & un commanditaire, entre une idée & un dessin.


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(Focus) Scénariste : Le scénariste formalise l’histoire (qui peut être décidée avec le dessinateur ou complètement à son initiative) puis rédige les backgrounds des personnages et de l’univers avant de proposer un découpage narratif assorti de didascalies. Il écrit également les dialogues.

👤 (Focus)Dessinateur : Le dessinateur s’occupe des recherches graphiques, du découpage du scénario et de la mise en scène puis des planches proprement dites. Crayonnés, encrage et parfois couleur.

👥 (Variante) L’auteur complet : Certains auteurs réalisent entièrement l’album du scénario au dessin en passant par la couleur (ou délègue seulement cette partie).

👤 (Focus) Coloriste : Le coloriste est en charge de la mise en couleur de l’album. Soit de manière traditionnelle à l’encre soit le plus courant assisté par ordinateur. Le nom du coloriste est souvent absent des couvertures, mais pas mal d’éditeurs et d’auteurs changent cette donne en l’ajoutant au générique.

Les auteurs constituent alors un dossier d’intention qui comprend
– le synopsis,
– des planches de test
– des recherches graphiques, des essais de personnages, de décors
– un mot sur l’univers, les volumes suivants s’il y a, les intentions.

🗽 Pour les comics : Aux USA c’est un peu différent. Le marché est dominé par deux majors Marvel et DC comics qui concentrent la plupart de la production. Il a de nombreuses maisons indépendantes (dont des importantes comme Image comics qui publie Walking Dead par exemple), mais la majorité des auteurs fonctionnent en équipe au sein de ces maisons et sont missionnés sur des séries régulières ou peuvent proposer des titres de créations s’ils sont assez reconnus. Il s’agit souvent d’un travail de commande et les auteurs sont souvent attachés à une série ou un personnage sur une période.

👤 (Focus) L’encreur : Artiste à part entière sur les planches, comme le dessinateur & le coloriste, aux USA l’encrage constitue une étape importante. Le dessinateur crée l’univers, découpe les pages et les dessine sous forme de crayonnés puis les confie à l’encreur qui donne le trait final aux planches. Certains encreurs suivent au plus prêt possible le trait du dessinateur, d’autres ont une patte tellement reconnaissable qu’ils sont devenus aussi célèbres que les dessinateurs auxquels ils étaient associés.

👺 Pour les mangas : Au Japon, le plus souvent le mangaka est un auteur complet qui emploie des assistants. Il s’occupe du scénario (avec son tantô) et du dessin avec plusieurs dessinateurs. Là aussi l’éditeur joue un rôle important dans la création d’une nouvelle série.

👤 (Focus) Le tantô : C’est l’assistant éditorial attaché à un auteur. Il conseille le mangaka au nom de l’éditeur qu’il représente et joue très souvent le rôle de partenaire dans l’élaboration du scénario. Certains finissent par être crédités comme co-scénaristes.

👤 (Focus) L’assistant : Jeunes dessinateurs, aspirants mangakas, mais aussi dessinateurs de l’ombre plus anciens (certains en font une carrière), ils accompagnent le mangaka sur sa série. Parfois ils l’assistent dans tous les domaines, mais le plus souvent, ils sont organisés en studio avec des dessinateurs spécialisés dans les décors, les recherches, les trames, la préparation des planches…

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2. Une année de création

Le projet a été présenté à un éditeur qui leur propose un contrat d’édition. Après négociation et signature, les auteurs passent alors en phase d’écriture et de création. S’en suivra des échanges sur l’œuvre en court, non pas des obligations, mais des conseils pour que l’œuvre soit la meilleure possible.

👤 (Focus) L’éditeur : En France la notion d’éditeur regroupe deux fonctions que les Anglais distinguent bien : publisher et editor. L’editor, repère puis conseille les auteurs, mais s’occupe aussi du développement artistique. Le publisher lui finance la publication, la partie technique et commerciale. Enfin, c’est sa marque qui sera imprimée sur le livre. Un éditeur emploie plusieurs éditeurs qui sont les editors de la maison (qui dirigent des collections, ou sont attachés à des auteurs en particulier ou encore des indépendants qui apportent des projets).

📌 (Focus) Le contrat : Chaque structure d’édition possède son modèle de contrat. Il conclut un accord entre les auteurs et l’éditeur sur la cession des droits d’exploitation de l’œuvre et peut également couvrir ses droits dérivés. Le SNAC, le syndicat national des auteurs compositeurs, propose des exemples de contrats sur leur site, et un contrat commenté & illustré pour les auteurs de bande dessinée (jeunes auteurs, lisez très attentivement ceci).

🎓 (Focus) Le droit d’auteur : En France le droit d’auteur distingue le droit moral et le droit patrimonial. Le droit patrimonial permet à un éditeur de publier et vendre l’œuvre de l’auteur. Cependant ce dernier conserve son droit moral de manière incessible et jusqu’à sa mort (puis 70 ans pour ses ayants droit). Autrement dit personne ne peut modifier, raccourcir ou céder l’œuvre sans son accord.

Les auteurs se sont engagés pour une année de travail (parfois plus, rarement moins) et écrivent, découpent puis dessinent les planches. Le crayonné, mise au propre et l’encrage puis la couleur précédant le lettrage, la maquette et les essais de couverture.
La couverture est un enjeu important, c’est la vitrine du livre. C’est l’un des éléments couverts par le contrat qui autorise l’éditeur à demander aux auteurs plusieurs versions, il a un droit de regard très fort qu’il n’a pas sur l’œuvre elle-même où il joue un rôle de conseil.

👤 (Focus) Le lettreur : Très souvent le dessinateur lettre lui-même ses textes dans les bulles et cases, certains ont dessiné des polices d’écriture manuelles qu’ils utilisent sur l’ordinateur pour plus de confort. D’autres font appel à des lettreurs qui inventent des polices, ou s’adaptent à celle d’origine dans le cas de traduction. Certains éditeurs ont un studio dédié à cette étape souvent invisible, mais très importante.

👤 (Focus) Le graphiste : Les auteurs confient très souvent la couverture et les planches aux studios graphiques des éditeurs. Les graphistes vont “cleanner” les planches ou les scanners, faire la maquette intérieure et de la couverture, sur la base du dessin proposé par le dessinateur. Ils créent l’objet final dans son format imprimé (avec les spécificités de la collection, le paratexte, les logos…)

🤳 (Focus)Variante auto-édition : Depuis quelques années, il est très facile de s’auto-éditer pour un auteur. C’est-à-dire prendre en charge la partie édition de son album sur des plateformes en ligne qui proposent de publier au format numérique, mais aussi d’imprimer ses albums.
Il y a des pionniers très célèbres qui ont réussi comme Dave Sim ou Eddie Campbell pour les comics ou, plus récent, en France comme Laurelou Maliki. Ou encore certains éditeurs font appel pour éditer un projet particulier, comme le prochain album de Richard Corben.

🗽 Pour les comics : Ici aussi l’éditeur, les assistants éditoriaux interviennent bien plus dans le processus créatif. Très souvent les scénaristes, dessinateurs, encreurs ne se connaissent pas : et l’éditeur fait le lien entre eux ainsi que ses retours.
Le droit d’auteur n’existe pas sous la même forme, il est remplacé par le copyright (le fameux ©) : ce qui implique que l’auteur cède TOUS ses droits (autant patrimonial que moral). Le cas qui illustre le mieux ce cas est la vente des droits du personnage de Superman (et son univers) par ses auteurs Siegel & Shuster pour 130 dollars. Aujourd’hui la franchise rapporte des milliards de dollars…
Côté couvertures, autre particularisme, elles sont généralement réalisées par d’autres artistes pour augmenter leur attrait sur le marché très concurrentiel.

👤 (Focus) Le cover-artist : Dessinateur spécialisé dans la réalisation d’illustrations de couverture. Certaines séries ont leur cover-artiste attitré, sur d’autres plusieurs auteurs qui se succèdent en fonction de l’actu ou de leurs styles. Souvent l’éditeur propose des variantes avec plusieurs couvertures pour un même titre, il existe également des recueils dédiés pour celles qui ont particulièrement marqué les esprits…

👺 Pour les mangas : L’éditeur à un rôle bien plus important comme nous l’avons dit plus haut. Il valide chaque étape de la création à travers les nemus. Le mangaka, même célèbre, lui envoie de manière hebdomadaire ce document avant d’attaquer le dessin.
Côté droit d’auteur au Japon, il ressemble assez au droit français (avec quelques exceptions bien entendu !), mais avec la particularité d’utiliser simultanément le copyright sur le modèle américain.

📌 (Focus) Les nemus : Story-board poussé, avec les dialogues et les indications graphiques : ils sont l’étape clef du scénario pour un mangaka qui le fait valider à son tantô.

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3. Naissance d’un album

Alors que l’album avance bien, l’éditeur présente le futur album aux équipes commerciales et au diffuseur. Les équipes de l’éditeur vont gérer la partie marketing et publicité pour le titre alors que les commerciaux du diffuseur vont vendre l’album aux libraires. Selon les éditeurs ou les projets, il peut être prépublié dans un journal ou magazine.

Enfin, l’album est prêt, la maquette est envoyée à l’imprimeur pour la fabrication du livre puis pris en charge par le distributeur qui va assurer le stockage, la distribution dans les points de vente selon les commandes. Ces deux entitées gèrent les factures, les réassorts et les retours.

👤 (Focus) L’imprimeur : L’éditeur a acheté le papier souhaité, indiqué ses façonnages et envoyé ses maquettes. Le fichier est lancé sur les machines d’impression qui vont imprimer séparément les cahiers et la couverture avant de les assembler pour fabriquer le livre proprement dit. L’imprimeur réalise cette impression et contrôle la fabrication avant de livrer les palettes d’albums au diffuseur. Historiquement la France, l’Italie et la Belgique ont des imprimeries très importantes qui sont encore en activité dans le domaine de la bande dessinée, mais beaucoup d’éditeurs impriment aujourd’hui en Europe de l’Est et en Chine.

👤 (Focus) Le diffuseur : C’est la force de vente avec les commerciaux : les représentants, qui vont vendre les livres aux libraires dans leurs tournées. Il est l’intermédiaire clef entre l’éditeur et les libraires.

👤 (Focus) Le distributeur : Énormes centrales d’achat, le distributeur gère les stocks, les envois et les retours. Les livres retournées sont réinjectées dans le circuit ou envoyés au pilon (détruits) selon la politique de l’éditeur. Tout passe par lui, l’approvisionnement les factures et les comptes clients.

👤 (Focus) Le libraire : Librairie spécialisée ou généraliste, librairie membre d’un réseau comme Canal BD, librairie en ligne (c’est nous 👋) ou géant de la distribution, il est le lien entre le livre et ses lecteurs. Il choisit les nouveautés, ordonne son fond et conseille les albums au milieu du flow de nouveautés (environ 5000 par an rien que pour le 9ème art) sans oublier le fond & les classiques. Coup de cœur, mise en avant, invitation d’auteurs et dédicaces, il est l’acteur de la chaine du livre que vous connaissez le mieux.

📌 (Focus) Droits dérivés, droits étrangers : L’éditeur ou les auteurs, selon les terme du contrat, peuvent vendre les droits du livre à l’étranger. Idem pour les droits dérivés comme les adaptations ciné ou le merchandising par exemple. À l’inverse, les éditeurs achètent aussi beaucoup de droits pour traduire et publier des mangas, comics, BD en langue étrangère… Certains éditeurs sont même spécialisés dans l’achat et la traduction.

🗽 Pour les comics : Aux USA, les comics sortent sous forme de fascicules très régulièrement dans le réseaux des librairies ou grande surfaces, avant de paraitre sous forme de recueil en dur (appelés TPB, c’est l’édition de référence pour les traductions chez nous).

👺 Pour les mangas : Au Japon la grande majorité des mangas sont prépubliés dans un magazine. Il en existe beaucoup, ils ne coutent pas cher et sont souvent abandonnés par leurs lecteurs dans les lieux publics. Avec un système de votes et de questionnaires aux lecteurs, les séries sont en constante compétition dans les grands journaux. Les mangas plébiscités sortent sous forme de recueil en librairie (qui servent de point de départ pour les éditions françaises).

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4. Vie du livre

Le livre est arrivé sur les tables des libraires ou dans les stocks. Les attachés de presse et les équipes marketing en font maintenant la promotion.
Publicité dans les lieux de vente, dans la presse ou sur internet, interviews des auteurs dans les médias, séances de dédicaces organisées en librairie ou dans des festivals… Parmi les dizaines de sorties de la semaine, il faut se démarquer et toucher le lecteur.

Il arrive entre nos mains, nous les lecteurs. Que vous ayez vu la couverture en vitrine d’un magasin, une bonne chronique sur Bubble, entendu l’auteur à la radio, lu un compte rendu de lecture sur Facebook, ou feuilleté lors d’un Festival, l’album vous a touché : vous l’avez acheté.

À votre tour d’en parler autour de vous, de le prêter, de l’offrir ou encore de le noter. ⭐⭐⭐⭐⭐ pour en faire part à la communauté.

Les auteurs se penchent sur une suite ou d’autres projets, de votre côté vous ne regarderez peut-être plus vos albums de la même manière.

👤 (Focus) L’attaché de presse : Il accompagne l’auteur dans la promotion de son œuvre, mais aussi tout au long de sa carrière dans la maison d’édition, l’attaché de presse gère son planning de dédicace, les interviews, les demandes de la presse en termes de visuels… Il est le référent pour tout ce qui touche sa carrière en complément de l’éditeur qui gère ses albums.

📌(Focus) #AuteursEnColère : Devant les différents projets de réforme de leur fiscalité, retraite et statuts, les auteurs se mobilisent pour faire entendre leur voix auprès du gouvernement. Une pétition importante rassemble plus de 25 000 personnes au moment de la rédaction de cet article, vous pouvez participer ici pour les aider à se faire entendre.
En mars dernier, lors du Salon du livre de Paris, ils s’étaient mobilisés autour du #PayeTonAuteur pour que le salon rémunère leurs interventions alors qu’il ne le souhaitait pas, et la direction de Livre Paris a finalement plié devant cet élan sur les réseaux. Visitez le site #AuteursEnColère pour en savoir plus ici.

N’hésitez pas à me poser des questions sur Twitter si vous voulez en savoir plus sur la question ou me faire préciser certains passages.
À très vite,
Thomas

Illustration principale © Moebius
Chap 1 : Illustration extraite de L’art Invisible de Scott McCloud, Delcourt
Chap 1 bis : Illustration extraite de L’Art du 9ème Art d’Emmanuel-Reuze, Fluide Glacial
Chap 2 : Illustration ©Chris Ware
Chap 2 bis : Illustration © Pascal Jousselin
Chap 3 : Illustration extraite de Moi, BouzarD de Guillaume Bouzard, Fluide Glacial
Chap 4: Illustration extraite d’Animal lecteur de Libon & Sergio Salma, Dupuis

 

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