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Découvrir les mangas – ép.5 : Les pépites méconnues à (re)découvrir

Avant dernier épisode de notre dossier “découvrir les mangas”, les pépites méconnues vous proposent des séries ou one-shot moins connus (ou pas assez !)

Une sélection qui va du shōnen au seinen, de la série familiale au manga réservé à un public averti. Idem pour les univers, genres ou époques, laissez-vous porter.

Comme pour chaque dossier, cette sélection est un point de départ à enrichir et compléter, n’hésitez pas à nous indiquer vos coups de coeur et pépite en commentaire ou sur les réseaux sociaux. Bonnes découvertes.

Sommaire 📰

1. ASHITA NO JOE : TETSUYA CHIBA & ASAO TAKAMORI
2. GEN D’HIROSHIMA : KEIJI NAKAZAWA
3. LE MONSTRE AU TEINT ROSE : SUEHIRO MARUO
4. NAUSICÄA DE LA VALLÉE DU VENT : HAYAO MIYAZAKI
5. L’HOMME SANS TALENT : YOSHIHARU TSUGE
6. SPIRALE ; JUNJI ITŌ
7. PLANÈTE : MAKOTO YUKIMURA
8. JOURNAL D’UNE DISPARITION : HIDEO AZUMA
9. KINGDOM : YASUHISA HARA
10. LE MARI DE MON FRÈRE : GENGORŌ TAGAME

1. ASHITA NO JOE

13 volumes chez Glénat – série terminée 

L’œuvre fondatrice du shōnen nekketsu, mais aussi un ouvrage engagée symbole de la contestation des étudiants japonais. Un titre qui a su retranscrire son époque à tel point que la mort d’un personnage donna lieu à des funérailles publiques.

Assez méconnue en France, Ashita no Joe est une œuvre culte au Japon qui dépasse le cercle des amateurs de mangas. Une série pour la jeunesse autour de la boxe qui va petit à petit s’adresser à un public plus âgé en abordant des thèmes de société forts et se rapprocher du genre gekiga par son écriture du réel et du Japon des années 60. Titre engagé à travers ses héros, des habitants des bidonvilles de Tokyo, les « doyas » de San’ya : le personnage de Joe devient également le symbole des contestations étudiantes qui secouent le Japon à la fin des années soixante.

Joe Yabuki est le héros bagarreur, orphelin, prêt à tout sacrifier pour atteindre son but. Un héros qui ne tient à rien, qui déteste tout le monde, et qui passe son temps à se battre, avec la violence comme seule réponse à sa condition. Un personnage qui saura s’entourer et se jeter dans la bataille pour gagner là où il ne pensait pas pouvoir aller. Joe est la matrice du héros nekketsu sur lequel seront calqués tous les grands succès de Saint Seya à One Piece, en passant par Dragon Ball et Naruto. En prison il va comprendre l’intérêt de la boxe grâce à son mentor Tange Danpei, mais surtout face à son rival Rikiishi Toru. En le laissant pour mort lors de leur première rencontre, Rikiishi va lui donner un but. Joe ne va vivre que pour le battre, quitte à apprendre la boxe dans les règles et à faire confiance à ses nouveaux amis. Après ce départ mouvementé, les auteurs choisissent de faire évoluer l’intrigue autour de la relation entre Joe et Rikiishi, qui aboutira à l’un des événements les plus émouvants de l’histoire du manga.

Si le scénario d’Asao Takamori et le destin des personnages ont ému et enflammé des générations de lecteurs et d’auteurs. Le dessin de Tetsuya Chiba à lui aussi ému et étonné. Le dynamisme des planches et le soin apporté à la mise en scène des combats en ont fait, non seulement une référence en matière de représentation du mouvement, mais également une série palpitante et très immersive. Le mangaka n’a pas son pareil pour mettre en scène la puissance des coups et leurs impacts, on a vraiment mal pour les boxeurs en lisant certaines planches. Un trait qui porte aussi bien les sentiments, en témoigne la célèbre pose de Joe abattu sur son tabouret qui est devenue une véritable image d’Épinal.

Encore aujourd’hui le manga garde toute sa force et se lit avec autant de passion qu’au premier jour, vous aurez peut être des impressions de déjà vu tant l’œuvre a inspiré ses successeurs. Pourtant les trajectoires de Joe et Rikiishi résistent au passage du temps à travers l’écriture des personnages, de leur fragilité, failles ou courage. Elles restent aussi puissantes depuis 40 ans. Je vous conseille de lire, à la suite de la série, les mémoires dessinées de Tetsuya Chiba dans Journal d’une vie tranquille dont le 1er volume vient de paraître en français chez Vega.

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2. GEN D’HIROSHIMA

5 volumes chez Vertige Graphic – série terminée

Témoigage engagé et documenté sur les bombes atomiques qui touchent le Japon et le contexte politique de l’après-guerre, cette série a une place à part dans l’histoire du manga.

Œuvre documentée sur le drame d’Hiroshima et de l’impact des bombes nucléaires américaines sur le Japon, souvent comparée à Maus d’Art Spiegelman pour sa portée historique et inédite en termes de témoignage. Keiji Nakazawa a dessiné une première histoire autobiographique (Ore ha Mita : Je l’ai vu) avant que son éditeur lui propose de passer le titre en série. Un témoignage originel reprit dans son livre J’avais six ans à Hiroshima, le 6 août 1945, 8h15 (disponible au Cherche Midi).

Sa série Gen va présenter un panorama plus complet de ce drame sur les traces de gamins survivants dans les décombres. On découvrira à travers leur regard, l’horreur de la guerre, la misère et la difficulté des Japonais à se sortir de ces crises combattues par le gouvernement à coups de transition brutale qui touche les couches populaires. Au fil des chapitres, Gen et ses amis auront un aperçu terrible de l’armée japonaise impérialiste d’avant-guerre, la conscription, les kamikazes, les bombes, les irradiés et les maladies…

Et comme si cela ne suffisait pas, ils subiront aussi la présence des forces armées américaines sur leur territoire, entre domination militaire, économique et culturelle. La série raconte le sacrifice d’une génération pour l’avenir d’un pays qui deviendra l’une des plus grandes puissances économiques et technologiques mondiales suite à ce bouleversement.

Une œuvre dure et touchante, que l’on pourrait rapprocher du Tombeau des Lucioles d’Isao Takahata (studio Ghibli) peut-être plus connu ici. Un point de départ puisque la série va plus loin, explorant ce Japon en pleine reconstruction entre misère, suicide, racisme, prise de pouvoir des Yakuza… Il ne reste que Gen, à la fois témoin et mascotte de l’espoir dans ce territoire en souffrance. Une œuvre qui a subi bon nombre d’arrêts durant sa publication, quittant le Shonen Jump passant de magazine en magazine à cause de sa portée politique. Un shōnen qui se tourne vers le gekiga et le manga adulte au fil de ces épisodes irréguliers. Toutes ses interruptions et des soucis de santé ne donneront pas à l’auteur l’occasion de donner une suite à son œuvre.

Le trait rond et cartoonesque de Keiji Nakazawa atténue la violence des images et des visions terribles mises en scène dans le livre. Certaines planches illustrent l’horreur dans des compositions baroques plus proches des tableaux de Jérôme Bosch que du manga des années 1970. Dans la tradition d’un système graphique popularisé par Osamu Tezuka, le dessinateur mélange un dessin très réaliste et des éléments exagérés pour atténuer la violence des images. La composition et le découpage suivent cette dynamique alternée, entre pleines pages marquantes et planches aux scènes plus rapides.

Œuvre de référence au Japon, c’est l’un des rares documents qui aborde autant de thématiques liées à cette période trouble. Une œuvre de mémoire qui utilise la fiction pour donner accès à un travail documentaire. Une série émouvante, difficile à lire en raison des sujets abordés qui pourtant méritent d’être plus connus et reconnus aujourd’hui en regard de l’actualité.

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3. LE MONSTRE AU TEINT DE ROSE

Intégrale chez Le Lézard Noir – série terminée – Attention public averti 🔞

Son travail surprend, dérange et fascine : vous avez peut être reconnu Suehiro Maruo, le maître incontesté de l’horreur, du grotesque érotique et du glauque élégant.

En guise d’introduction, une mise en garde, les œuvres ou chefs d’œuvres de Suehiro Maruo sont réservés à un public très averti.

Impossible de ne pas être tombé sur ses contes noirs tels que La Chenille ou La Jeune Fille aux Camélias si vous parcourez les sections adultes de vos librairies. Derrière le trait enchanteur et sans défaut du mangaka se cache un monde d’horreur et de choses indicibles que la bande-dessinée magnifie.

Le dessinateur autodidacte commence à publier dans des magazines érotiques et imprègne ses histoires d’un imaginaire surréaliste avec une esthétique baroque. Considéré comme la figure de proue de l’ero guro, il installe un style bien à lui dans le paysage du manga flirtant entre la grâce et le trash. L’Ero guro : l’érotique macabre et grotesque, démarre un peu avant-guerre avec les premières traductions en japonais du Marquis de Sade, de Baudelaire, d’Allan Poe, mais c’est vraiment avec le travail de Suehiro Maruo qu’il va trouver un écho international. Parfois gores ou scabreuses ses œuvres incarnent parfaitement ce courant artistique entre la beauté et la mort, où une forme de poésie se mêle à la trivialité la plus horrible.

Le Monstre au teint de rose est un recueil de ses premiers travaux, quatorze nouvelles datant du début des années 1980 (à l’exception d’une dernière plus récente) qui couvre une période particulièrement malsaine et violente dans son travail. Avec cette compilation, on a un aperçu de son style et de ses thèmes de prédilections qui annoncent ses publications les plus fortes à suivre. Hommage à ses œuvres favorites et à ses maîtres : ces premières nouvelles donnent le ton d’un monde à venir.

Pour ceux qui voudraient y aller en douceur, vous pouvez commencer par L’île panorama où l’auteur adapte un conte de l’écrivain japonais Edogawa Rampo – instigateur du roman noir au Japon, écrivain, journaliste et spécialiste de l’œuvre d’Edgar Allan Poe – qui imagine une histoire de double et de substitution qui conduit à la folie. Un riche entrepreneur décède prématurément et un camarade de promo qui lui ressemble un peu trop décide de prendre sa place. Puis d’utiliser la fortune de son « ami » pour réaliser son rêve : construire un parc d’attractions romantique et décadent sur une île déserte. Bien évidemment, la ressemblance physique ne fait pas tout et les proches de son alter ego peuvent à tout moment découvrir la supercherie… mais le meurtre peut résoudre (temporairement) bien des choses.

Les deux auteurs prolongent une tradition du conte macabre, avec son mélange d’attirance-répulsion qui en fait toute sa beauté. Le talent de Suehiro Maruo est là, dans cette manière de traiter ses histoires avec son découpage saccadé, entrecroisé de pleines pages reprenant des motifs de l’œuvre laissant place à la rêverie — ou au cauchemar. Son dessin chirurgical et baroque sert admirablement son propos, nous offrant des visages en proie à l’angoisse et la peur dans des ambiances proches de l’intemporalité de l’estampe. Un art qui fait réfléchir et réagir.

Autre point de départ La Jeune Fille aux Camélias, peut être l’un de ses livres les plus connus où s’étale son amour pour Freaks, le film de Tod Browning qui est présent en filigrane dans l’ensemble de sa production. Graphiquement il mélange influences occidentales et orientales pour créer un monde unique et très beau où la et les atrocités qui s’abattent sur Midori vont crescendo. Autre piste Docteur Inugami autour des yokaï, du folklore japonais et de la figure de l’Inugami (une créature fantastique à tête de chien) où notre Docteur à la manière d’un Black Jack de l’enfer se met au service de personnes cherchant à se venger dans une succession d’histoires très graphiques sur la mise en image de la peur, de la haine et de la folie.

Chacune de ses productions est un petit voyage inquiétant et fascinant dans l’imaginaire macabre, porté par la beauté des images. Chacune de ces planches laisse un souvenir durable dans l’esprit de son lecteur aussi, si certains (comme moi) peuvent avoir du mal à enchaîner ces lectures cruelles et malsaines, mais apprécient l’esthétique et le talent de Maruo : je vous conseille Ranpo Panorama, un beau livre d’illustrations en couleur inspiré par le travail de l’écrivain Edogawa Ranpo et reprenant affiches, couvertures et illustrations…

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4. NAUSICÄA DE LA VALLÉE DU VENT

7 volumes chez Glénat – série terminée

Avant d’être un film, Nausicaä fut le premier (et unique) manga d’Hayao Miyazaki, l’un des réalisateurs d’animation les plus célébrés au monde à travers son travail aux Studio Ghibli.

Une saga publiée avec beaucoup d’interruptions durant treize années, commencée en 1982 avant ses premiers longs métrages et terminée après la diffusion du film qui en est tiré. Si Nausicaä de la vallée du vent, le long-métrage, est antérieur à la création des Studio Ghibli, il en est indissociable comme œuvre fondatrice.

Fable écolo, dystopie puissante et fiction réussie Nausicaä de la vallée du vent aborde un futur pas si lointain où le feu nucléaire a presque détruit la planète et où quelques survivants recréent une guerre éternelle au milieu d’une flore et d’une faune hostile qui nettoie la terre de ses habitants. Comme il le fera plus tard dans ses longs-métrages Hayao Miyazaki se réapproprie des mythes et des histoires classiques pour les retraduire à travers un conte très personnel.

Cette princesse guerrière perce à la fois le secret de la forêt empoisonnée et devient le messie pour plusieurs peuples qui la suivent à travers cette course contre la montre. Voyage initiatique, combats aériens, personnages mystiques, créatures incarnant la nature, réflexion sur l’invisible et sur le bien et le mal… les grands thèmes qui ont fait le succès de ses films sont déjà tous présents dans ce manga originel.

En plus d’être un conteur d’exception, on peut admirer ici son superbe travail d’illustrateur. Plus fouillé que ses créations devenues collectives à l’écran, le trait du dessinateur se fait précis, anguleux et extrêmement vivant dans ces pages. On détecte immédiatement sa patte derrière ce noir plus épais que d’habitude. Le découpage est audacieux, situant plusieurs actions dans la même case, accélérant certains moments sur plusieurs pages ou au contraire offrant des images très composées. Son expérience comme animateur à la Toei Animation lui a permis d’aborder son manga avec des compositions très audacieuses.

Série unique puisque l’immense succès de ses œuvres au cinéma l’a détourné du manga, mais également par son traitement inhabituel pour une série prépubliée, vous avez devant vous un ovni élégant et passionnant.

Toute l’érudition et les lectures du maître de l’animation passent dans ces planches. Que ce soit en science-fiction américaine (Terremer et Dune en tête) ou dans le folklore traditionnel japonais qu’il ravive (avec Shigeru Mizuki, ils seront les grands passeurs de ce patrimoine) : toutes les influences qui préfigurent son travail à venir se trouvent en germe dans cette Vallée du vent.

On ne peut que vous pousser à monter à bord et lire le manga en gardant en tête les musiques de Joe Hisaishi, même si vous avez déjà vu le film.

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5. L’HOMME SANS TALENT

Intégrale chez Atrabile – série terminée

Livre testament d’un auteur qui vécut son expérience de mangaka en reclus. L’un des auteurs emblématiques du gekiga a enfin autorisé la traduction de ses œuvres.

Figure à part, Yoshiharu Tsuge a publié très peu malgré le succès de ses œuvres et l’admiration de ses pairs. Méconnu en dehors du Japon, son œuvre n’avait pas été traduite en France à l’exception de ce titre L’homme sans talent en 2004 par les éditions Ego comme x et réédité en 2018 par Atrabile. Ce livre contient l’histoire la plus longue réalisée par Tsuge, une autobiographie déguisée, un testament dessiné. Complété par une autre nouvelle Séparation, avant que le dessinateur se retire du monde éditorial et refuser toute apparition dans les médias.

L’auteur commence sa carrière dans le manga de prêt, comme Shigeru Mizuki qui deviendra son mentor, le prenant comme assistant suite au succès de Kitaro et lui permettant de se mettre à créer aussi des histoires pour le magazine Garo. Cet auteur qui deviendra emblématique du gekiga va introduire l’écriture du Je dans ses planches. On parlera alors de « watakushi manga » (l’écriture du moi) en référence au « watakushi shôsetsu » (roman du moi) déjà présent en littérature. Un parallèle important, car l’œuvre de Yoshiharu Tsuge ne relève pas de l’autobiographie directe : son quotidien, sa vie, ses souvenirs ou ses rêves sont le matériau de ses fictions. Une veine du manga autobiographique qui en utilise les codes pour produire de la fiction qui interroge le réel.

Les éditions Cornelius rééditent ses œuvres en intégralité, dans des anthologies chronologiques (Les Fleurs rouges, puis La Vis dans la veine du travail entamé sur Yoshihiro Tatsumi), et on pourra y lire deux récits qui ont changé l’histoire du manga et influencé des générations d’auteurs (sans parler des lecteurs) La Vis en 1968, une retranscription d’un rêve chargé d’une poétique et d’une symbolique forte qui devint l’objet d’essais, d’analyse et de débat, ouvrant une nouvelle voie pour le manga.
Et Séparation en 1987, qui sera sa dernière œuvre publiée où il y évoque sa tentative de suicide (dans un recueil à venir, encore non-publié.)

Une ultime histoire qui conclura l’élan de publication de L’Homme sans talent, ce journal intime qui évoque la vie d’un dessinateur ne souhaitant plus dessiner de travaux de commande, ne trouvant plus de travail et cherchant un sens nouveau à sa vie. Dans ces pages, son double erre à la recherche d’un but, essayant de vendre des pierres d’ornement au bord d’une rivière ou transportant des touristes d’une rive à l’autre pour gagner quelques sous. Il s’entête et se laisse porter dans cette quête du rien, se laisse glisser dans la misère devant le mépris de sa femme et l’incompréhension de son fils. Têtu et apathique, ce personnage n’a d’autre talent que de prendre les mauvaises décisions, et refuse catégoriquement de dessiner, bien qu’il sait que ce serait son salut. Une mise en scène pleine d’humour noir ou pince-sans-rire que Tsuge déroule avec brio autour de personnages fantasques.

Le dessin en noir et blanc oscille entre dessins très précis et raccourcis narratifs avec ces visages quasi identiques du personnage principal sur tout l’album et le choix de la non-représentations de celui de sa femme. Des dessins au pinceau qui s’écartent un peu de ses premiers travaux, proches du dessin de ses maîtres pour chercher un dessin plus proche de l’illustration. Les ombres et les silhouettes s’imposent comme des motifs dans ces planches qui se font parfois illustrations du monologue intérieur avant de repartir sur l’action et l’instant présent.

Réédition d’une œuvre majeure qui remettait le réel et la société japonaise au centre de ses préoccupations. On est plus proche de Baudelaire que de Tezuka au sens romantique, dans ce poème graphique où la laideur devient beauté et le ratage, passionnant. Un éloge de la fuite, terme important pour cet artiste qui vit encore retiré des médias malgré la reconnaissance de son œuvre au Japon et à l’international. Le mot de chef-d’œuvre n’est pas usurpé pour ce livre unique, à plusieurs titres.

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6. SPIRALE

Intégrale chez Tonkam – série terminée – Attention public averti 🔞

L’horreur à un ambassadeur, Junji Itō. Difficile de passer à côté si vous aimez vous faire peur ou lire un manga effrayant (qui raconte aussi quelque chose de notre époque.) Considéré comme le maître du récit d’horreur, il s’est bâti une solide réputation en quelques années avec des premières histoires dont les intrigues rappelaient celles du grand Kazuo Umezu. Une horreur proche de nous, dans un quotidien qui glisse malicieusement vers le fantastique. Dans ses livres, la peur vient plus facilement de la normalité, d’un souvenir ou d’un moment réel pour lentement ouvrir une brèche et laisser entrer « le mal ». Et ses histoires contiennent en germe cette possibilité que cela arrive là dans notre cuisine alors que nous sommes sous la douche, ou tandis que nous prenons cette rue familière qui nous paraît un peu différente dans la lumière du crépuscule.

Grand amateur de la forme courte, Junji Itō installe son chef-d’œuvre sur plus de 600 pages : Spirale. Une histoire où l’obsession de ce tourbillon va contaminer une petite ville du Japon et ses habitants, mais également le trait du dessinateur dont les pages n’auront d’autre choix que de s’articuler entre courbes, vortex et engrenages. Malédiction antique, la famille au centre de ce désastre va nous entraîner au cœur de la folie. Et ce, même si l’humour reste très présent dans ces pages d’horreur. Au Japon le grotesque dans la J-horror est presque une école, les motifs et les déformations exagérées, parfois très sanglantes, paraissent assez risibles hors-contexte tant la démesure est grande, mais tout l’art du mangaka est de la rendre crédible intensifiant la peur au sein de son manga, et Junji Itō y parvient parfaitement.

Car Junji Itō ne pratique pas l’horreur gore facile, il installe ses personnages, il creuse. Une des particularités de son travail est de mettre en scène la beauté — par son attention particulière au dessin, mais aussi dans les sujets de ses histoires — et de tracer un pont entre le beau et l’horreur. Une familiarité dérangeante entre deux notions que le cerveau à l’habitude de dissocier. La beauté en devient suspecte, et corrompt les âmes.

Il est l’un des rares mangakas qui travaillent sans assistants, préférant un rythme de parutions moins soutenu pour pouvoir maîtriser tous les aspects de son dessin. Les univers graphiques de Junji Itõ font souvent le grand écart entre cette obsession de la beauté et l’horreur, utilisant toutes les ressources du dessin esthétique pour représenter la laideur. Ce qui est assez touchant dans son dessin est sa manière de représenter le Japon contemporain.

Quand vous observez les décors et arrière-plans de ces histoires, ce sont les rues et les villes d’aujourd’hui. Une représentation plus vivante et réussie que dans la majorité des mangas dits réalistes. Un instantané crédible de la vie japonaise — une seconde avant que le fantastique ne tire un trait sur cette apparente normalité.

Souvent analysé comme une critique de notre société contemporaine, Spirale représenterait une allégorie du capitalisme et de la crise économique japonaise selon Masaru Satō, l’écrivain qui signe la postface de cette édition intégrale. Et il est vrai que l’horreur a toujours été un terrain idéal pour ces idées. Cette œuvre fait l’objet d’une adaptation commandée par la chaîne américaine Adult Swim prévue pour 2020, on imagine que la popularité des grands succès de cette chaîne comme Rick & Morty peut diffuser massivement le travail de Junji Itō.

Après cela vous n’avez plus qu’à vous jeter sur Tomié, Gyo ou Le Journal de Soïchi… mais attention, les images de ces manga s’impriment durablement sur vos rétines et ne vous quittent plus la nuit.

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7. PLANÈTES

Intégrale chez Panini Manga – série terminée

Œuvre de science-fiction qui invite à la rêverie à l’heure où Mars et la conquête spatiale repartent, mais aussi à la méfiance sur un futur qui nous attend au tournant. Le space opera et la science-fiction ont fait leur grand retour sur grand écran ou en série. Ad Astra, Interstellar, The Expanse… des blockbusters documentés et en conformité avec les avancées scientifiques, en gardant une place pour la fiction, qui poussent le public à renouer avec ses thématiques que l’on croyait réservées aux geeks. D’un autre côté Space X et la NASA ont relancé le mythe de la conquête spatiale sur les réseaux sociaux en dévoilant fusées, maquettes et projets en cours pour Mars. Et en 2001, Makoto Yukimura attaquait déjà une série dans cette veine de fiction crédible sur le futur de l’humanité dans la galaxie, avec pour héros des « éboueurs de l’espace. » On découvre une Terre menacée par des débris en orbite, un danger bien plus crédible qu’une attaque alien.

Conquête du système solaire, bases lunaires, vaisseaux de nettoyage ou menacés à l’échelle de la galaxie : entre des terroristes du futur et un génie fou qui sacrifie ses hommes pour un rêve de technologie… Difficile de résumer cette série de science-fiction étonnante, très attentive au moindre détail et évitant au maximum les clichés et poncifs liés au genre. Les histoires ne se ressemblent pas, même si toutes suivent le fil rouge d’une équipe chargée de nettoyer l’espace de ses débris dangereux. Et l’auteur propose des réflexions à travers des thèmes comme la technologie, la géopolitique, la gestion de crise… offrant aux lecteurs une vision de l’année 2075 en passe d’arriver.

Le pari réussi de Makoto Yukimura de parler de cette conquête spatiale en restant à échelle humaine est très stimulant. À travers les mini-récits de chaque personnage, se dévoile en arrière-plan la cohérence de cet univers. Toutes les grandes sagas l’ont bien compris : même dans un monde fabuleux, derrière des pouvoirs fantastiques, ce sont toujours les relations entre les êtres qui captivent notre attention. Le mangaka nous livre ici une galerie de personnages attachants qui jouent avec les clichés habituels de la SF.

Le dessin alterne les ambiances très graphiques et contemplatives dans l’espace (dans les vaisseaux, les stations ou sur Terre), avec des dessins plus vifs pour les scènes d’actions ou de dialogues. Sur plus de mille pages, la précision extrême va côtoyer la rapidité du croquis comme si l’urgence silencieuse du vide imposait cette dualité. Peu de dessinateurs arrivent à saisir le silence et l’attente comme lui. Il arrive à nous garder captif de son histoire en alternant les vues grandioses de l’espace qui se passent de commentaires ou de dialogues, ou encore les émotions et les silences des personnages qui vivent le moment sans que l’auteur n’ajoute d’artifices.

Derrière les moteurs des navettes et la danse des débris en orbite terrestre se sont des histoires d’amour, d’amitié et de filiation qui se dévoilent dans cette fable spatiale. Une invitation à réfléchir et à rêver en bande-dessinée.

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8. JOURNAL D’UNE DISPARITION

2 volumes chez Kana – série terminée

Témoignage aussi étonnant qu’inhabituel en bande-dessinée, un artiste raconte son burn-out et la dépression qui guette les auteurs qui travaillent… Un manga sur le travail de mangaka qui n’explore ni la célébrité ni le quotidien, mais cette faille taboue : ce moment où l’auteur craque devant les délais, la routine et les conditions de travail difficiles. Document rare, témoignage passionnant, ce journal de bord dévoile le quotidien d’un dessinateur qui part chercher des cigarettes et ne revient pas, laissant sa famille sans nouvelles. Composé de plusieurs époques, ce Journal d’une disparition raconte comment du jour au lendemain, un auteur va laisser ses séries de manga en plan et sa vie derrière lui.

Deux fugues et une convalescence racontées dans ce livre qui seront complétées par Journal d’une dépression l’année suivante. Hideo Azuma raconte le moment où tout bascule, où il sort de chez lui pour ne plus revenir et vit dans la rue et dans les bois pendants plusieurs mois. Il décrit avec beaucoup d’humour ses techniques de survie, son quotidien et ponctue de flash-back sur sa vie d’avant. Totalement déconnecté du monde et cherchant une forme de sérénité, il lutte pour survivre en marge de la société et finit par rentrer chez lui. Puis dans une seconde partie, il confie sa seconde échappée, qui elle, va durer beaucoup plus longtemps. Il rechute et cette fois se réinvente une vie, trouvant du travail comme employé de chantier. Un phénomène identifié au Japon sous le terme poétique « d’évaporés », qui cache une triste réalité : certaines personnes disparaissent, abandonnant familles, amis, boulots et maisons pour vivre en solitaire ailleurs sans laisser de traces.
Enfin, il raconte sa cure à l’hôpital pour lutter contre son alcoolisme suite à ses nouvelles habitudes. 

Si l’on s’intéresse un peu à l’univers du manga, on voit qu’un nombre important de dessinateurs, célèbres ou non, sont régulièrement hospitalisés ou arrêtés pour cause de blessures, surmenage ou autre. Un aspect du métier de mangaka peu abordé, même dans les œuvres qui parlent de création comme Bakuman, Poison City ou Rin,..

On en a un aspect dans Errance d’Inio Asano (lire le coup de cœur) qui pose la question de la création et du « pourquoi créer ? » au cœur d’une crise personnelle. Mais l’exemple le plus proche de la réflexion d’Hideo Azuma est celui de Lewis Trondheim dans Désœuvré qui se questionne sur son envie de continuer à faire de la bande-dessinée, et sur le destin de beaucoup de ses aînés qui ont sombré dans la dépression ou l’alcoolisme. À chaque fois, on retrouve un dessinateur qui a une série régulière, des revenus, une notoriété… et qui va pourtant tout lâcher pour se chercher et se retrouver.

J’ajoute quand même que c’est un manga plein d’humour. Azuma est un auteur de gag manga et maîtrise cet art à la perfection. Les deux livres sont écrits de manière sincère et émouvante, mais avec ce pas de côté, cette légèreté qui donne un angle comique même au tragique. Une technique qui permet de prendre du recul et de la distance sur cette expérience, qui rend l’œuvre authentique et belle. On ne sort ni déprimé, ni triste de cette lecture, au contraire on sent ce petit vent d’espoir derrière l’autodérision permanente qui anime l’auteur au moment de la rédaction de ses planches, après ces expériences.

Le dessin y est pour beaucoup aussi, le mangaka fait partie de cette école graphique proche du style Tezuka et pour ce journal, il accentue encore le côté décalé. Non loin du dessin de presse, son avatar incarne une pensée et donne à imaginer plus qu’il ne montre à travers des petites saynètes. Un personnage avec un œil cerclé qui était déjà son avatar (version insecte) dans son manga La Petite Olympe et les Dieux, que certains ont pu voir sur La Cinq à la fin des années 1980.

Cet anime, ainsi que Supernana (lui aussi diffusé en France) nous donnent une petite idée de sa notoriété au Japon, car aucune de ses séries ne sont traduites. Dans Journal d’une dépression il axe plus son journal sur ses réflexions sur le manga, ses lectures, ses projets donnant un peu plus à voir sur son métier que Journal d’une disparition, et toujours avec autant de fougue et d’anecdotes. Aussi les deux volets sont à lire en parallèle. Un manga peu connu, indispensable pour ceux qui voudraient en connaître plus sur les coulisses.

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9. KINGDOM

26 volumes chez Meian – série en cours

Pépite méconnue, mais plus pour longtemps, car Kigdom a fait son entrée en force depuis quelques mois, soutenu par un rythme de parution très élevé. La série de Yasuhisa Hara est l’un des rares blockbusters qui n’avaient pas encore été traduits en France malgré son succès dans l’archipel et les appels des fans sur les réseaux sociaux. Mais avec plus d’une cinquantaine de tomes déjà parus, cette série d’envergure avait du mal à trouver un éditeur. C’est par le biais d’un nouvel acteur, Meian qu’elle arrive cette année, avec l’intention de rattraper la version japonaise au rythme de 2 volumes tous les 2 mois, avec la possibilité chez Meian de s’abonner aux sorties : un pari réussi puisque le titre compte de plus en plus de fans et que l’édition française est déjà à la moitié de la série en moins d’un an.

La série se base sur les batailles entre les différents royaumes de Chine avant l’avènement de la dynastie Qin. Une guerre séculaire connue dans les livres d’histoire sous le nom de Royaumes combattants. Période de batailles très élaborées et d’innovations militaires et administratives à l’heure où l’Empire Romain se développait en Europe. Le manga s’approprie les personnages historiques, les batailles marquantes et les complots géants, en y injectant de la fiction à travers le destin du jeune Shin et de ses compagnons.

Si le manga démarre façon nekketsu, ce seinen tend vers plus de noirceur et de réalisme que ne le laissait entendre les gamins turbulents du prologue. Tout au long de la série, l’auteur aime à lancer des fausses pistes ou des intrigues en parallèle pour nous surprendre et au fil des arcs narratif le récit se densifie de plus en plus. Une pointe d’humour, des notes explicatives et une narration qui ne laisse pas le lecteur sur le carreau permettent au dessinateur d’aborder des sujets complexes et de mettre en scène des intrigues qui s’étalent sur des dizaines de chapitres ou des manœuvres qui se déroulent sur plusieurs lieux géographiquement éloignés le tout porté par un casting très étoffé.

Si les dessins ne sont pas éblouissants au début, au fil des chapitres on sent une belle évolution, surtout sur la mise en scène et le choix des cadrages, et l’ensemble tend à se bonifier. L’auteur ayant tiré parti de conseils de ses pairs parmi les plus prestigieux le style de Yasuhisa Hara de s’affirme : plus noir, plus dense, l’univers s’étoffe pour accompagner cette imposante saga dont les éléments se mettent très vite en place. Au final, le titre à son identité bien assumée, un manga d’action et de stratégie sous son vernis historique.

Pas mal de violence et de combats au milieu de toutes ces incursions historiques et flash-back qui donnent au final un manga composite et intrigant. Une plongée dans un univers politique complexe qui reste divertissant. La saga ne fait que commencer mais Kingdom se place déjà comme une des séries au long court qu’il faudra avoir lu.

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10. LE MARI DE MON FRÈRE

4 volumes chez Akata – série terminée

Habitué des histoires érotiques et figure de proue du manga gay, Gengorō Tagame passe au manga grand public avec brio. En parallèle de ses œuvres, le mangaka a mené plusieurs projets comme « Out in Japan » pour la visibilité des personnes LGBT dans un pays peu tolérant sur les choix et certains droits de ses citoyens. Après presque 30 ans de carrière et un grand succès dans son genre de prédilection, le dessinateur surprend ses fans et se lance dans un manga grand public, sans les scènes de sexes et de nudité qui ont fait sa renommée, dans le style « tranche de vie » et remporte de nombreuses distinctions et un beau succès éditorial.

Le mari de mon frère est une courte série qui met à plat les préjugés contre les personnes homosexuelles à travers une histoire de famille attachante. Un père et sa fille, Yaichi et Kana, reçoivent la visite d’un grand Canadien qui se présente comme le mari du frère jumeau de Yaichi récemment décédé. En arrivant dans la vie du frère de son mari, Mike chamboule le quotidien très réglé de Kana et Yaichi. Ce dernier combat ses préjugés et à priori sous forme de monologues intérieurs mis en scène en doubles cases projection/réalité. Ou grâce à sa fille qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. Si Yaichi est surpris et dépasse très vite ses idées reçues, il se retrouve face au regard des autres et comprend peu à peu la difficulté qu’a eue son frère dans un Japon peu tolérant, et son déménagement au Canada. Kana brise le malaise avec beaucoup de simplicité avec son point de vue à hauteur d’enfant : le ton de la série lui permet d’être accessible à tous.

On pense à Family compo de Tsukasa Hōjō, Stop Hibari Kun d’Hisashi Eguchi ou encore Ranma 1/2 de Rumiko Takahashi qui mettaient en scène ce trouble face aux questionnements de genres avec humour. Dans le mari de mon frère, Gengorō Tagame prolonge cette veine entre comédie, récit du quotidien et introspection, pour parler de sujets complexes sans faire de prosélytisme ou donner de leçons. Il intègre entre les chapitres de cours textes qui expliquent des symboles ou anecdotes de la culture LGBT, permettant au récit de s’affranchir de commentaires ou de surexplications. Le manga offre plusieurs points de vue et aborde la vision de l’homosexualité au Japon à travers le personnage de Mike. Ce dernier, étranger, attire les regards et questions et permet à l’auteur de créer plusieurs situations pour illustrer son propos. Il offre aussi un regard extérieur sur d’autres personnages vivants différemment leur sexualité au Japon. Les interrogations et la bienveillance de Yaichi rythment ces rencontres et découvertes tandis que la candeur et l’enthousiasme de la jeune Kana les provoquent…

Son trait habituellement très détaillé se fait plus rond et iconique pour cette série. Les deux héros gardent une carrure hors-norme à la musculature développée, mais la proximité avec les autres œuvres de Tagame s’arrête là. L’accent est mis sur la mise en scène des émotions et du dialogue intérieur à travers ses doubles scènes (situations ou dialogues imaginés puis vécus), ou son utilisation des trames et des noirs et blanc pour appuyer ces actions invisibles.

L’édition française reprend les pages couleurs, mais aussi les élégantes têtes de chapitres à la gouache où l’auteur donne un autre aperçu de ses talents. Une technique qu’il reprend dans la série de couvertures très oniriques et liées à l’imaginaire des contes de fées qui annoncent son nouveau projet: Our Colorful Days, une nouvelle série dans cette veine grand public centrée autour d’un lycéen qui cache son homosexualité.

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Image principale © Suehiro Maruo
(extrait de la pochette du disque ‎Free Punk Customize Kit du groupe Assfort)

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