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Découvrir les comics — ép.6 : Les grands maîtres du strip

Les comics présentés dans ce dossier compte parmi les fondateurs du genre, s’ils sont aujourd’hui moins connus que les super-héros (épisodes 1 & 2) ou leurs variations plus contemporaines (épisode 3), les romans graphiques (épisode 4) ou quelques pépites (épisode 5), ces comics strips étaient dans une grande partie des foyers américains grâce aux journaux. Les plus grandes sagas, Snoopy, ou les plus récents, Calvin & Hobbes, sont quand même restés dans les mémoires mais avez-vous lu les chefs d’œuvres du début du XXe siècle ?

Au sommaire 📰

1. LITTLE NEMO de Winsor McCay
2. KRAZY KAT de George Herriman
3. GASOLINE ALLEY de Frank King
4. TERRY & LES PIRATES de Milton Caniff
5. THE SPIRIT de Will Eisner
6. POGO de Walt Kelly
7. PEANUTS de Charles M. Schulz
8. HÄGAR DÜNOR de Dik Browne
9. CALVIN & HOBBES de Bill Watterson
10. VOUS ÊTES TOUS JALOUX DE MON JETPACK de Tom Gauld

1. LITTLE NEMO

Little Nemo fait partie de ces livres que je ressors de temps en temps pour en lire quelques (grandes) planches, comme une liqueur de prix que l’on garde pour les bonnes occasions. Grand classique sans en être un en librairie : les strips de l’américain Winsor McCay sont adulés par la plupart des auteurs de bande dessinée en même temps que de nombreux lecteurs avertis, mais étrangement méconnus du grand public. Pourtant, on ne peut être qu’admiratif de ces planches qui conservent 100 ans après leur parution, une étonnante modernité.
Éditer les planches grand format de ce strip, paraissant dans la presse du 19e siècle, est une aventure assez compliquée et beaucoup de tirages sont chers et/ou épuisés. Delcourt a sorti une superbe édition traduite en grand format restaurée et Taschen propose une édition intégrale à 150 euros MAIS avec un best-of à 60 euros très bien fait avec des introductions, du texte critique et 200 planches choisies parmi les plus représentatives.
Seul point faible de cette belle initiative : les textes des planches sont en anglais mais toute la partie critique et intro est en français. Vous l’aurez compris, avoir accès au fond McCay relève de la chasse au trésor mais quand on a les planches sous les yeux c’est un vrai bonheur.
Le dessin sublime, très stylisé avec son contraste de traits durs et fins, et ses innovations en terme de découpage et de mise en scène, en font l’un des grands inventeurs du médium bande dessinée. Explorant toutes les possibilités offertes par la planche, jouant sans cesse avec la perspective et la structure de la page, testant les limites de ce nouveau média basé sur la reproduction avec un jeu sur les couleurs, le trait cerné, il pose les bases d’un nouveau langage derrière une virtuosité graphique qui a bien peu d’équivalents.
Dessinés et publiés entre 1905 et 1914, la modernité du trait et les audaces narratives restent encore d’actualité, une exception dans la courte histoire de la bande dessinée, un ancêtre à jamais contemporain. Non content d’être l’un des pionniers de la BD, il sera l’un des précurseurs du dessin animé aussi en réalisant plusieurs courts-métrages entièrement dessinés à la main, ainsi que des films où s’invitent des personnages animés. Il sera également un des pionniers de la couleur, le premier artiste qui pensa la planche comme un espace à part entière.
Si les planches, les univers se multiplient et vont de plus en plus loin dans l’imaginaire, le canevas reste le même, Nemo rêve et se réveille. Cette astuce narrative va permettre à McCay d’expérimenter et de brosser un portrait de l’Amérique de son époque sous un miroir grossissant. On pense aux Milles et une Nuits et ses contes infinis, aux niveaux de lecture multiples pour faire une comparaison et donner une idée de la richesse des thèmes abordés et des histoires évoquées. À la fois attirante et fascinante à regard d’enfant, l’œuvre est aussi puissante et esthétique pour les adultes, peu d’œuvres ont ce double impact et s’affranchissent des générations.
Lire et observer les planches de Little Nemo est une expérience fascinante, un rodéo intellectuel pour tous les amateurs de dessins virtuoses.

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2. KRAZY KAT

Avec Little Nemo, la série Krazy Kat de George Herriman est l’autre grand pilier du comics strip américain. Un peu plus obscur et difficile de prime abord, il faut un temps pour apprivoiser et se familiariser avec les habitants de Coconino et laisser la magie opérer. J’ai malheureusement mis longtemps à m’y mettre mais, pour ma défense, il fut jusqu’en 2012 quasi-indisponible en français et le texte est assez difficile à saisir pour un non-anglophone tant les jeux sur la langue et les emprunts à différents dialectes ou au créole sont nombreux. Vous, vous n’avez plus d’excuses !
Tout tourne, ou presque, autour du trio Krazy, Ignatz et le sergent Pupp. Krazy, un chat amoureux de la souris Ignatz, se fait maltraiter par elle, le chien Pupp, amoureux de Krazy, prend sa défense et sa qualité de sergent lui permet de mettre Ignatz en prison ou de la poursuivre à chaque mauvaise action. Une comédie récurrente qui s’inspire du slapstick à la Buster Keaton ou du théâtre de marionnette de Mr Punch ou Guignol : les scénarios présentent des variations autour des mêmes thèmes et les coups de briques (en guise de bâton) sont la réponse à bon nombre de questions. Comme pour confirmer cette filiation, les personnages évoluent dans un désert qui n’est que décors car, il change même quand les personnages sont fixe et s’adapte au besoin de la situation.

L’humour et la poésie qui se dégagent du strip étonnent et surprennent à chaque page. Si les running gag et les impressions de déjà vu sont légion, les strips ne se ressemblent jamais vraiment. Si ces strips ressemblent plus aux haïku japonais qu’aux gags modernes, par la philosophie qui se cache derrière l’humour, George Herriman était surréaliste et postmoderne avant l’heure. Il joue avec le lecteur, les personnages sont parfois conscients de leur état, ce style très libre a influencé bon nombre d’auteurs depuis.
Venant de la caricature, dessinateur très prolifique aux multiples séries, son trait se simplifia et se fit minimaliste pour Krazy Kat. Lui qui aimait se rendre dans le grand canyon et les déserts d’Arizona pour s’inspirer, ne retenait que l’essence du paysage et le dessinait de manière symbolique. Rochers extrêmement précis et travaillés ou simple ligne crantée pour figurer l’horizon, les niveaux de dessins accompagnent l’humeur des personnages au fil de l’intrigue. De même qu’il expérimentait sans cesse dans la mise en page et le découpage de ses planches, inversant ou superposant des cases, en supprimant leur tracé ou en le doublant, en dessinant dans les marges des morceaux de décors ou en créant des interludes au milieu de l’action… Bon nombre de ses jeux et recherches sont encore très modernes et donnent à réfléchir sur le langage de la bande dessinée.
Le texte, dialogues ou récitatifs, qui accompagne ses planches est lui aussi assez étonnant. Assez difficile à traduire à cause de son mélange d’argots, d’expressions phonétiques, de chansons, d’onomatopées et autres patronymes inventés, la traduction de Marc Voline permet d’en saisir l’étendue.
Un chef d’œuvre à redécouvrir, en prenant le temps, en lisant quelques strips de temps en temps, en y revenant pour en apprécier toutes les subtilités et les bienfaits.

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3. GASOLINE ALLEY

Cette série a probablement la palme de la traduction la plus exotique : Patatras et son oncle Pépito dans les magazines Cœurs Vaillants et Benjamin dans l’entre deux-guerres. Cette anecdote renferme une mauvaise nouvelle, ce comics n’est pas traduit en français actuellement mais comme c’est un chef d’œuvre absolu que je place très haut dans mon panthéon personnel, je vous propose d’en parler et vous engage à prendre des cours d’anglais comme je l’ai fait pour pouvoir (entre autre) lire cette pépite. [Scoop : Depuis la publication de cette chronique, les éditions 2024 ont publié un recueil des strips du dimanche, de toute beauté ! ]
Car, en plus de ses sublimes planches et de son art de vivre enthousiasmant, ce strip a deux particularités étonnantes : ses personnages vieillissent au fil du temps et le titre, débuté en 1918, est toujours publié aujourd’hui (plusieurs dessinateurs se sont succédé après King.)

À l’origine, The rectangle était une image, un gag destiné à attirer l’œil sur la rubrique auto du journal Chicago Tribune, puis il devient rapidement autonome, renommé Gazoline Alley, les protagonistes évoluent autour de ce monde automobile jusqu’à l’arrivée d’un bébé. Le cartoon anecdotique devient strip et s’émancipe de sa rubrique pour évoluer vers une bande dessinée touchante et grandiose.
Chose rare, Frank King proposa rapidement cette intention de jouer avec le temps, qui dessinera plusieurs générations de personnages en nous faisant vivre des moments tendres ou difficiles de ces héros du quotidien. Son projet prend véritablement forme avec l’arrivée de Skeezix, ce bébé abandonné sur le porche de Walt qui va l’élever comme un père, va le voir grandir, se marier, avoir des enfants… Il se dégage une simplicité et une beauté rare de ses planches, qui comme Little Nemo peuvent être lues par les petits et les grands sans rien perdre de leur force. La beauté de ce comics réside dans la finesse des relations et des émotions, la mise en scène du temps qui passe et le rapport à la nature et aux saisons. Je crois qu’aucun strip ne rend la magie de la nature et des plaisirs simples d’une ballade, d’un pique-nique (à part peut être Calvin & Hobbes…)
À l’instar de McKay, Frank King est un très grand dessinateur, à la fois pour son sens de la caricature et du mouvement qui campe un personnage crédible en quelques lignes que pour ses compositions et ses représentations de la nature. Des titres ornés des pages du dimanches, aux cases les plus oniriques, il y a une filiation certaine entre les deux hommes. King avait lu les planches de son aîné, et il ira même jusqu’à imaginer des gags où Walt se retrouve à rêver de monde imaginaires avant de tomber de son lit et de briser le charme.
Pour apprécier le dessin, le style et les compositions de King, je vous conseille de commencer par les pages du dimanche, elles ont le double avantage de pouvoir se lire de manière indépendante du reste mais sont également un lieu d’expérimentation des personnages : de penser à leur vie, à leurs projets (mais également un lieu  d’expérimentations de l’auteur sur les couleurs, le graphisme ou la narration). Ces planches très importantes ont été publiées à part chez Drawn and Quarterly et Dark Horse et aujourd’hui en français chez 2024, et vous pouvez trouver l’intégrale des strips chez Drawn and Quarterly.
Si vous aimez profondément Little Nemo, Snoopy et les Peanuts ou Calvin & Hobbes vous ne pouvez pas passer à côté.

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4. TERRY & LES PIRATES

On imagine que Bob Kane & Bill Finger avaient lu les aventures de Terry Lee & Pat Ryan avant d’imaginer leur Dick Grayson pour le duo Batman et Robin (Lire l’incontournable) six ans après la parution du premier strip de Terry & les pirates. Comics d’aventure initié par Milton Caniff qu’il anima près de 10 ans avant de passer la main (et de se consacrer à ses nouvelles séries Male Call autour de la Seconde Guerre Mondiale et surtout Steve Canyon autour de la Guerre de Corée) cette bande quotidienne a influencé plusieurs générations de dessinateurs. S’éloignant du cartoon pour aller vers un dessin plus réaliste, documenté et utilisant des croquis d’après modèles jusqu’aux cadrages propres au cinéma, il va ouvrir la voie à un nouveau style de comics.
Source d’inspiration d’Hugo Pratt (Lire l’incontournable), Milton Caniff est probablement le dessinateur le plus moderne de son époque, son trait réaliste et son travail sur l’ancrage fascine encore aujourd’hui. Un dessin expressif qui fait la part belle aux pin-up qui peuplent ces planches mais aussi à la précision des engins et véhicules. Caniff déploie dès cette première saga, un style virtuose qui ira de paire avec une narration impeccable.
Dans la grande tradition des feuilletons et des grands récits d’aventure issus de la presse, ses strips sont publiés chaque jour avec une page grand format le dimanche. Comme pour ces prédécesseurs, cette page est à la fois indépendante et liée à la trame principale et permettrait aux lecteurs d’apprécier en grand format et en couleur le travail brillant du dessinateur.

Aux prises avec les pirates “orientaux” ou de l’équipage de Dragon Lady, la série va devenir de plus en plus adulte au fil des années : Terry passant du Tom Sawyer exotique dans une Asie fantasmée à un aventurier œuvrant en sous-main pour  l’Air Force dans un cadre géopolitique plus complexe. Les personnages féminins, Dragon Lady et Lady Burma en tête, apportent aussi un frisson d’interdit avec les sous-entendus sexuels et planches sensuelles au milieu d’un tourbillon de guet-apens, courses poursuites, cliffhangers… Terry, Patt et Connie leur acolyte Chinois enchaînent les mésaventures picaresques.
Pour l’anecdote, les lecteurs français le connaissent pour être un personnage de la série Pin-Up de Yann & Philippe Berthet. Cette saga rétro raconte le destin de Dottie, un modèle de Caniff qui va vivre des aventures similaires à celles des héros de l’auteur de Male Call. Il n’apparaît pas sous son meilleur jour mais on croise son travail, son attachement aux troupes US et son futur Steve Canyon.
Dans la réalité Milton Caniff incarne la figure de l’auteur de bande dessinée moderne, non seulement dans sa pratique mais également par son engagement sur la reconnaissance de ce métier. Caniff est l’un des rares auteurs qui possède les droits de ses personnages, il sera l’un des fondateurs de la National Cartoonists Society qu’il présidera 2 années (association de promotion du métier mais également reconnaissance avec les premières distinctions remises à des artistes.) Il sera également à l’origine de plusieurs essais et réflexions sur le médium et léguera sa documentation, correspondance et travaux à une institution qui va utiliser ce fond pour devenir la première collection mondiale consacrée à la bande dessinée : le Billy Ireland Cartoon Library & Museum dans l’Ohio.

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5. THE SPIRIT

Si nous avons déjà évoqué Will Eisner au chapitre des Graphic Novel, c’est que son influence est grande dans l’industrie des comics. Pour celui qui ne voulait pas faire de super-héros mais dont le contrat le poussait à ce genre, il trouva un compromis en créant le Spirit : détective masqué et justicier nocturne Denny Colt se fait passer pour mort pour opérer en toute tranquillité depuis sa base secrète dans un cimetière de New York/Central City. Pleine d’esprit et de malice, on quitte un peu le sérieux des premiers comics de super-héros alors à la mode (Superman et Batman n’ont que 2 ans et 1 ans d’existence au lancement du Spirit.) Les enquêtes du Spirit distillent un sens de l’humour très fin au milieu de ses intrigues policières et fantastiques. Le ton oscille en permanence entre ses deux mondes et donne une épaisseur particulière au personnage et une vraie marque de fabrique au titre.
Très inspiré par Caniff à ses débuts (voir plus haut), on trouve des décors et des personnages secondaires très travaillés pour appuyer notre héros, du sidekick Ebony White rappelant Connie, aux femmes fatales évoquant les silhouettes et le charisme de Dragon Lady et Lady Burma ou encore ses ennemis aux origines asiatiques obscures.
Et son approche thématique et narrative se démarque rapidement du genre, avec un parfum hard-boiled hérité de Dashiell Hammett, Raymond Chandler, ou Chester Himes. La ville prend une place importante dans le strip et cette atmosphère noire densifie l’intrigue et les personnages. Les planches prennent de plus en plus d’ampleurs et les titres de chaque histoire sont un sommet d’inventivité, le mot Spirit est intégré à un décor urbain dans une image qui déjà, à elle seule, vaut le détour. Puis, il travaille ses planches en gaufrier régulier et commence à en éprouver les limites. Certaines cases disparaissent, il tord l’espace, un travail qui aboutira presque trente ans plus tard à une vraie évolution sur la forme dans Un Pacte avec Dieu (Lire l’incontournable) en 1978. Le dessinateur met l’accent sur le dessin et se démarque de ses contemporains par son style très mature, son trait très précis et son encrage redoutable, lisible par un large public.
Eisner s’amuse des genres et des codes dans cette série qui va devenir très rapidement populaire. Au point qu’il remonte un studio, comme celui qu’il vient de quitter et embauche assistants, encreurs, lettreurs pour assurer les livraisons. Malgré le succès, il va peu à peu délaisser la série et déléguer de plus en plus jusqu’à la confier complètement à d’autres. Il y reviendra en 1966 le temps de quelques épisodes et surtout de rééditions car la critique et ses pairs redécouvrent, s’inspirent et encensent l’œuvre. À ce moment là, Will Eisner passe à autre chose avec ses “graphic novel” et démarre une seconde carrière encore plus prolifique que la première déjà dense et marquante.

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6. POGO

Le destin a voulu que Walt Kelly soit animateur chez Walt Disney avant de créer lui-aussi un animal iconique, malin et débrouillard, Pogo l’opossum. À la manière des habitants de Mickeyville, les créatures du marais d’Okefenokee, en Géorgie allaient parler à tous les américains durant vingt-cinq ans. Divertissement familial, satires politiques, parodies et expériences poétiques, Pogo va concentrer toutes les formes de bande dessinée en un comics strip joyeux et inclassable.
Avec un trait rond, très cartoon et proche de ces studios Disney qu’il vient de quitter, Kelly invente un monde féerique rempli de problème. Grand amateur d’Alice au pays des merveilles ou peut être du Vent dans les saules, le vernis mignon des personnages et les paysages idylliques renferment un univers complexe fait de problèmes et de tensions, en miroir de la société américaine de l’époque. Économie, politique, faits de société, il n’hésite pas à lancer le débat dans le marais, quitte à s’imposer comme polémiste. Le dessinateur ne s’en cache pas, allant jusqu’à parodier et caricaturer les propos ou les figures d’Eisenhower, McCarthy, Fidel Castro ou encore Nixon et Hoover. Un jeu avec l’actualité qui lui pose quand même quelques problèmes entre surveillance du gouvernement et strips non publiés. Kelly avait alors une astuce, il dessinait des strips alternatifs pour les journaux qui ne voulaient pas de politique mais qui ne souhaitait pas arrêter la publication. Il concevait ce qu’il appelait des « bunny strips », des planches mettant en scène des lapins (bunny) pour marquer ce caractère inoffensif et les distinguer. Il suggérait ainsi aux lecteurs que si vous voyiez des lapins dans Pogo, le journal pensait à votre place. L’opossum, notre héros, incarne l’intelligence et Kelly met tout en oeuvre pour faire réfléchir ses lecteurs.
De même que Pogo était proche de Krazy kat dans sa manière de concevoir le rapport à la langue, à la poésie et aux chansons. Comme chez Herriman, Kelly jouait avec le langage, tordait les expressions, cherchait des patois et inventait des chansons. Avec beaucoup de style, le dessinateur maniait aussi bien les mots que les pinceaux, et les dialogues étaient également un plaisir visuel et novateur. Peu de poètes avaient une telle audience.
Il joue avec les typos, les titres, le graphisme des onomatopées, le texte et le dessin étaient très liées. Célèbre pour son dessin virtuose, pour ce trait rond qui croque parfaitement l’essence d’un caractère ou le mouvement d’un animal. Ses personnages ont la finesse et la grâce des productions Disney, un héritage assumé qui fait de Pogo, un des dessin les plus accessibles de l’époque, pour petits et grands. Rien n’est superflu, chaque détail compte dans cette mécanique du rire et du merveilleux.
Si l’humour est omniprésente, on n’éclate pas de rire à chaque page, Kelly installe ses gags sur plusieurs semaines, il installe son univers au fil des strips et il faut l’apprivoiser en lisant pour en saisir tout le sel. Un équilibre délicat qui a pu détourner plus d’un lecteur qui avait fait une lecture trop rapide. Walt Kelly pensait ses histoires avec plusieurs niveaux de lecture et même si les références à la politique des USA des années 50 nous échappent un peu, on suit avec plaisir les strips, avec un bonus quand on reconnait le personnage ou qu’on devine l’allusion.
Strip de référence pour plusieurs générations d’artistes qui y font directement référence, de Bill Watterson pour son Calvin et Hobbes, à Jim Henson et ses Muppets, Jeff Smith et sa saga Bone (Lire l’incontournable)… et la liste est longue. Un premier volume de l’intégrale a été traduite en français mais la suite se fait attendre pour découvrir ce continent oublié.

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7. PEANUTS

Qui ne connaît pas Snoopy ? L’un des chiens les plus célèbres au monde, rêveur et grand philosophe, n’a pas toujours été la star du strip Peanuts créé par Charles M. Schulz en 1950. Cette série menée par un seul auteur, détient l’un des records de longévité avec cinquante ans de publications quasi-ininterrompue. Au départ simple chien de compagnie de Charlie Brown, Snoopy ponctue quelques gags en bousculant les personnages et ajoute une touche plus terre à terre au strip. Une publication qui joue sur un comique soutenu et doux-amer autour de cette bande de gamins aux réflexions d’adultes.
Schulz a mis en scène des héros d’un genre nouveau, des enfants qui ne se comportaient pas comme des enfants, encore plus selon les critères des années 50, qui réfléchissent et rejouent en miniature la société de l’époque. Un monde modèle réduit mais non stéréotypé qui permet de prendre du recule sur notre société en conservant un brin d’humour et de légèreté. Un dispositif fort qui lui permis d’être lu par petits et grands, connaisseurs et novices et à plusieurs degrés de lecture. Aucun adulte n’apparaît, ou en marge, et ces enfants malins, mélancoliques ou philosophes ont enchanté les lecteurs de journaux au point de parvenir en moins de dix ans au rang de phénomène international et de voir apparaître toute une gamme de produits dérivés. C’est aussi dans les années 60 que Snoopy “s’humanise”, se met à marcher puis parler, philosopher et incarner de nombreuses identités au gré de son imagination. Du haut de sa niche où il n’habite pas, il s’imagine pilote, écrivain, musicien, chirurgien, avocat… dans un tourbillon d’idées, au point que les strips alternent entre le groupe composé de “ce bon vieux” Charlie Brown, de Schroeder, Lucie, Linus, et Sally avec le groupe de Snoopy et Woodstock.
L’œuvre est une comédie de mœurs où nous suivons à la fois l’évolution des relations et assistons aux runnings gags qui se poursuivent au fil des ans. À chaque nouveau strip, on retrouve une histoire familière et une micro-variation qui renforce le plaisir. Dans toutes ses bandes, il mettra en scène une beauté de l’échec, chaque personnage échouant sans cesse au fil des semaines avec une touche d’ironie et de passion qui le pousse à continuer.
Tous ces enfants aux caractères bien trempés ont leurs tics, leurs névroses et leurs habitudes aussi la série lue dans son ordre chronologique ouvre un monde bien plus vaste que la lecture occasionnelle des strips ou quelques gags piochés ici ou là (même si chaque bande forme un tout cohérent et indépendant).
À l’image de l’esprit de l’œuvre qui véhicule des réflexions complexes de manière simple, son style de dessin véhicule beaucoup d’émotions en utilisant le moins de traits possibles. Un trait rond et ouvert, volontairement tremblé et qui ne se termine pas toujours. Une économie de moyen très travaillée qui lui permet de s’en tenir à l’essentiel de son propos.
Usant de la case comme les limites d’une scène, où les personnages entrent et sortent pour venir dire leur texte, l’ensemble ressemble à un théâtre de papier où le lecteur peut se projeter. Le dessin chez Schulz ne cherche pas le réalisme mais est au service des personnages et de leurs émotions, à travers les attitudes et les postures.
La légende dit qu’il dessinait un strip par jour seulement sur un carnet mais le gardait plusieurs mois de côté avant de le publier. Il y a là un secret de maturation qui explique, en partie, pourquoi ses strips se réduisent à un indispensable que plusieurs lectures ne parviendrons pas à épuiser.

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8. HÄGAR DÜNOR

Probablement la BD que j’adorais le plus dans le Journal de Mickey, tout me fascinait dans ce strip. Les personnages à la fois cool et ringards, les situations anachroniques et loufoques de ses barbares américanisés et le trait efficace et décalé de Dik Browne. Hägar Dünor ou Hägar The Horrible en V.O. était construit comme une sorte de sitcoms avant l’heure autour d’une famille de viking et leurs amis. Pillages, viols, batailles étaient évoqués lors de scènes de ménage, disputes conjugales, repas de famille ou virées entre copains. Un guerrier craint dans toute l’hémisphère nord qui dort avec sa peluche et qui doit sortir les poubelles avant d’incendier les villages et monastères des côtes françaises.
Le tour de force de Browne est d’avoir décalé la vie de l’américain moyen des années 60 dans les royaumes sauvages des tribus de nordmen. S’il met en scène les stéréotypes de l’homme qui travaille et qui est dominé par sa femme, restée au foyer, il contrebalance avec les enfants. Le jeune Homlet préfère la poésie aux combats, rechigne à accompagner son père et Ingrid se voit comme une Valkyrie, ne quittant ni son sérieux ni son armure. Une configuration qui permet de jouer avec tous les clichés en restant léger, d’aborder les thématiques du droit des femmes, la tolérance, l’éducation, le conflit des générations à travers ses personnages grotesques et touchants.

Le strip a bénéficié d’un succès foudroyant dès ses débuts et a conservé son caractère novateur durant les quinze années de publication. Son fils Chris Browne, qui trouvait déjà des idées pour son père, a continué la série après la mort de son père et la série est toujours publiée. La formule de Browne père & fils est simple, des gags tout public, jouant sur des strips en 2 ou 3 cases, voir une case. Répétitions, exagérations, variations, l’humour déployé dans Hägar séduit par sa simplicité et sa finesse, des situations vues et revues qui sont réussies avec un pas de côté, un décalage narratif ou visuel qui lui donne une force nouvelle.

Dik Browne a expliqué avoir travaillé son trait en le rendant plus épais pour se démarquer de la production de l’époque, d’avoir un dessin jeté et pas trop lisse pour montrer le travail humain derrière. Un style direct où le dessinateur travaille à l’économie, chaque trait ou décor sert la situation. Un parti-pris qui laisse place au mouvement et au comique de situation ou fait et mets en exergue le commentaire dans la tradition des illustrations humoristiques qui ont précédé la bande dessinée dans les journaux américains.
Un des comics strips les plus facile à aborder de cette sélection (avec Calvin & Hobbes), au ton à la fois idiot et grandiose, qui nous fait rire à chaque gag pioché au hasard dans les 2 volumes de cette anthologie française.

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9. CALVIN & HOBBES

Que dire pour présenter cette incroyable série à la fois l’une des plus drôles mais surtout une de celles qui donne le plus à réfléchir de l’histoire des comics. Publiée sous forme de strips dans la presse US, les aventures (ou méta-aventures) du jeune Calvin et de sa peluche Hobbes sont devenues la référence ultime du comics strip (avec les Peanuts.)

Regardons le monde à hauteur d’enfant, à travers les yeux de Calvin pour qui, Hobbes est un tigre bien réel doté d’une forte personnalité (et d’un appétit féroce pour le thon en boîte) un doudou pourtant inanimé aux yeux des adultes. Mais l’imagination débordante de Calvin est sans limites, donnant vie à des mondes peuplés de dinosaures et de vaisseaux spatiaux ou, plus tangibles, des armées de bonhomme de neige, un patrimoine de cabanes, de courses de luges et d’avalanche de bêtises que n’aurait pas désapprouvé Denis la malice –un autre expert du genre.
Et de la malice il y en a dans cette bande dessinée, car Bill Watterson combine avec beaucoup d’adresse un humour tout terrain et une réflexion poétique, politique et philosophique sur notre société. Les personnages questionnent avec justesse le monde qui les entoure entre deux batailles de boule de neige, doutent de ce qu’on leur présente comme vérité entre l’heure du goûter et du dessin animé avec beaucoup de finesse (sans discours, démonstration ou excès) souvent une ligne suffit pour nous plonger dans la réflexion. Ce n’est pas un hasard si les noms de Calvin et Hobbes sont empruntés à deux penseurs réputés pour leur austérité et leur foi : le dessinateur s’amuse à en faire deux véritables anarchistes naïfs mais déterminés aux antipodes de leurs modèles.

Avec une belle carrière dans le dessin de presse, le trait de Watterson s’impose par sa simplicité efficace à la fois épurée et esthétique. Les personnages sont réduits à leur essentiel sans pour autant perdre en significations ou en émotions, aux limites de la caricature et du cartoon. Que dire du travail incroyable de l’auteur sur le mouvement si ce n’est que les bonds de Hobbes sont plus vrais que nature et que les héros, monstres ou objets mis en scène semblent doués d’une épaisseur et d’une intelligence propre. Non content de cette bande en noir & blanc vivante et étonnante, l’auteur se lance dans des pleines pages couleur pour l’édition du dimanche, somptueuses aquarelles souvent aux couleurs de l’automne ou de l’hiver. Un beau cadeau au lecteur doublé d’innovations dans la mise en page et le découpage.
Pour éviter que ses planches ne soient coupées en bandes sans son accord, il va faire preuve d’une créativité hors-norme en découpant ses pages en bulles, en diagonale, en pleine page avec cases insérées,… bref un casse-tête pour le patron de presse qui voudrait seulement en prélever une partie. Intransigeant sur son œuvre, il ira plus loin en refusant tout produit dérivé de la série (plusieurs millions de dollars) et lorsqu’il mettra un terme à la série en 1995, il fera don de la plupart de ses originaux à un musée, évitant ainsi la spéculation et donnant accès à son œuvre.
L’auteur vit anonyme dans l’Ohio, se consacre à la peinture en pleine nature et refuse honneurs, invitations et propositions de travail. Reste cette série incroyable que l’on peut relire sans fin. Et de toutes les chroniques passées et à venir, si vous ne deviez craquer qu’une fois, ce serait évidemment celle-ci.

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10. VOUS ÊTES TOUS JALOUX DE MON JETPACK

Un anglais au milieu de cette bande de grands maîtres américains pour terminer cette sélection, un écossais pour être précis. Tom Gauld est l’auteur de strip le plus drôle et le plus ingénieux de ces dernières années, il tient une rubrique régulière dans le journal anglais The Guardian depuis 2005 et plus récemment il dessine pour The New Yorker (dont il réalise certaines couvertures), The New York Times, et le New Scientist. Son humour pince sans rire et son style minimaliste détonne dans la presse et il apporte un souffle nouveau dans cette profession depuis plus d’une dizaine d’année.
Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack et En cuisine avec Kafka (Lire l’incontournable) compilent ses strips de presse, en lieu et place de personnages récurrents. Il construit sa série autour de thèmes de société et décrypte les tendances culturelles de notre époque à la sauce post-moderne. L’humoriste écossais s’empare de nos travers mais aussi de l’objet ou des genres pour nous faire partager sa vision incisive de la culture ;  à travers des gags fins et décalés qui tournent autour de nos habitudes et de la place de la littérature et des arts aujourd’hui.
Un mélange réussi entre culture littéraire et culture pop dans ces planches à l’humour très anglais : non-sens, absurde et plein de malice. De Shakespeare multi-revisité à Kafka –qui revient nous présenter ses recettes de cuisine existentielles sous forme de running gag- aux Hauts de Hurlevents en science fiction, James Bond version féministe, Dracula sur les réseaux sociaux, les Monsieur-Madame version conspirationnistes, Beckett qui publie les nouvelles aventures de Tintin (Lire l’incontournable), Cendrillon qui rencontre sa marraine féministe, Dieu en héros de polar (dont il connaît d’avance l’assassin)… Tom Gauld réenchante le quotidien et décloisonne la culture. Son dessin minimaliste fascine par sa richesse derrière une apparente simplicité. On pourrait s’arrêter à la structure dépouillée des cases ou ses personnages ramenés à leur essence mais le génie de Tom Gauld tient dans la manière de les simplifier, de les incarner en tant qu’idée. Il caractérise ses anti-héros d’un détail, une foule de quelques traits ou arrive à traduire en quelques signes, un classique de la littérature sans perdre de son mordant. Au fil des gags, il compose un abécédaire subtil et efficace, une gymnastique qui influe sur ses albums de fiction : Police lunaire, Vers la ville, Goliath.
Si le rire et l’ironie habitent ses strips, ce sont la mélancolie et la poésie qui ressortent de ses livres. Sa grande réussite, Goliath, met en scène un épisode très connu de la bible où David vient à bout du géant mais avec un regard neuf, non religieux et impertinent. Le géant n’est ni terrible, ni guerrier, on découvre un homme discret et rêveur qui se trouve au centre d’une machination politique dont il sera la victime. L’œuvre joue sur les silences, l’incompréhension et de désintérêt de Goliath pour le conflit, soutenu par ce destin implacable qui ne peut que le rattraper.
L’humour subtil et érudit de Tom Gauld infuse au fil des strips et crée une certaine familiarité, une connivence entre ces personnages éphémères et nous. D’ailleurs, le dessinateur joue de cette persistance et propose des variations sur des thèmes déjà abordés. Assurément l’un des auteurs les plus inventifs et drôles du moment.

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Illustration principale : © Frank King / Dark Horse

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