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Découvrir les comics — ép.5 : Les pépites méconnues en 10 essentiels

Méconnues du grand public, prisées des connaisseurs, grandes sagas oubliées des radars ou bijoux confidentiels, voici dix pistes de lectures pour sortir des sentiers battus. Pour le premier, Picsou, il ne s’agit pas d’un personnage méconnu mais plutôt de ses grands auteurs. Pour certaines, leurs célèbres adaptations sur écran vous mettront sur la piste et on espère que vous tomberez sous le charme des sept autres.

Les premiers dossiers comics étaient consacrés aux récits de super héros (épisodes 1 & 2) et leurs variations plus contemporaines (épisode 3). Et le 4eme épisode était sur les romans graphiques, des chefs-d’œuvre à lire au moins une fois dans sa vie.

1. MICKEY, DONALD, PICSOU & CO

Attaquer un dossier sur les « albums méconnus » avec un personnage Disney peut prêter à sourire. Mais si Mickey fête ses 90 ans et que Donald & Picsou sont au centre de dizaines de créations/rééditions depuis quelques années ; on connaît moins les véritables héros de leurs aventures : Ub iwerks, Floyd Gottfredson, Carl Barks, Don Rosa, Romano Scarpa, Giorgio Cavazzano, Luciano Bottaro, Guido Martina…

Sous la direction ou en marge des studios Disney, ces auteurs ont façonné, l’univers et les personnages que l’on connaît aujourd’hui. Si comme moi, vous étiez abonné au Journal de Mickey et Picsou magazine, vous avez lus une grande partie de ses histoires sans jamais en connaître leurs créateurs. Depuis la fin des années 80 l’entreprise Disney réhabilite les grands créateurs qui ont fait l’histoire de la marque. Et les livres présentés ici font partie de ce travail patrimonial et d’hommage.

Ub & Walt aux origines : Il est le dessinateur de l’ombre qui a donné vie à la souris la plus célèbre du monde. Après avoir travaillé sur Oswald le lapin chanceux, avec Walt Disney, Ub iwerks va co-créer Mickey Mouse, réaliser les animations des premiers dessins animés qui vont faire son succès mais également de penser les premières bandes dessinées. En deux ans, ils vont poser les bases du personnage et réaliser une vingtaine de dessins animés autour du personnage. Inventeur de génie, il quittera Disney un temps puis reviendra et sera à l’origine de nombreuses techniques liées à l’animation.

Floyd Gottfredson : Ce sera lui, qui après le départ d’Iwerks en 1930 reprendra les bandes dessinées. Job provisoire, remplacement au pied levé, Floyd Gottfredson va écrire et dessiner les histoires de Mickey et ses camarades pendant presque 45 ans. Il fixera dans les mémoires, façonnera l’univers et les personnages bien plus que les dessins animés dont les comics n’étaient qu’une déclinaison au départ. Une carrière animée par ces bandes quotidiennes mais les pages du dimanche (planches grand format en couleur, qui échappaient à la continuité quotidienne) qu’il dessina aussi durant une dizaine d’années. Comme la plupart des collaborateurs de Walt Disney, il n’était pas autorisé à signer ses œuvres et il faudra attendre les années 60-70 pour que des passionnés le remettent en avant.

💡 Pour découvrir son travail, Glénat publie 12 volumes de sa collection L’âge d’or de Mickey Mouse qui permet de lire une sélection du meilleur de ses travaux.Et pour les puristes, une collection d’intégrales chronologiques avec appareil critique qui permet de replacer les œuvres dans leur contexte : Mickey Mouse par Floyd Gottfredson :3 intégrales sont disponibles en français (il en existe déjà 11 + 2 intégrales des planches du dimanche en couleurs en V.O.)

Carl Barks : Il est l’homme des canards, le « Good Duck Artist » comme le surnomment les fans qui reconnaissent sa patte malgré que toutes les histoires soient signées Walt. Barks, le créateur de Picsou et de Donalville arrive aux studios Disney peu de temps après la création de son personnage fétiche, Donald. Il passera rapidement d’intervaliste (l’un des postes les moins qualifiés dans l’animation) à scénariste pour les courts-métrages. Il réalisera un premier comics aux dessins avant de démissionner de chez Disney. C’est chez Western Publishing, un éditeur qui exploite les licences Disney en faisant travailler des auteurs sans validation des studios, que Barks va travailler sur le personnage de Donald et étoffer sa mythologie. Naissance de Picsou donc, mais aussi Gontran, Géo Trouvetou, Miss Tick, les Rapetou, ou encore Castors Juniors… tous sortent de l’esprit de Barks qui va faire de Donaldville un monde cohérent au point de dépasser en popularité Mickey, la mascotte des studios Disney. Dessinateur et scénariste prolifique, on parle de plus de 450 histoires sans compter les gags, et même retraité il continue a peindre des toiles tirées de moment clefs de ces œuvres grâce à une dispense spéciale de la marque.

💡 Pour découvrir son œuvre, Glénat propose une anthologie de 24 volumes sous forme d’intégrales chronologiques avec appareil critique et bonus : La Dynastie Donald Duck.
Pour les plus jeunes, il existe aussi plusieurs publications sous forme de compilation autour de personnages, Donald, Daisy, Castor junior, …

Keno Don Rosa : L’élève peut-il dépasser le maître ? Grand fan de Carl Barks, toute l’oeuvre de Don Rosa se veut un hommage à Barks et ses créations. Mais Don Rosa va se démarquer par son style réaliste et plus travaillé, son sens du détail & de la documentation, et surtout ses scénarios marquants, dont son chef-d’oeuvre : la Jeunesse de Picsou. Les planches de cette saga vont devenir mythiques pour plusieurs générations de lecteurs, des paysages de l’Écosse natale de Balthazar aux montagnes hostiles du Klondike, en passant par les jungles vivantes et les cités englouties : les décors ancrent nos héros dans « un réel » que ne possédait pas les aventures précédentes. Il va donner de la profondeur aux mythes de Donaldville, de la découverte du « sou fétiche » à la construction du coffre géant, en passant par la généalogie de la famille Duck. Il utilisera comme points de départ les histoires et indications de Barks, en injectant une dose d’humour et de clins d’oeil omniprésent qui ont fait de ces pages, des pages mémorables entre toutes.

💡 Toute son oeuvre est disponible, dans la collection La Grande épopée de Picsou en 7 volumes, dont les 2 premiers forment un morceau à part puisqu’il s’agit des épisodes mythiques de la Jeunesse de Picsou.

Romano Scarpa : Dessinateur atypique parmi les grands créateurs, il est le seul à être célébré pour ses œuvres sur les univers de Mickey & Donald là où habituellement les auteurs ont choisi « leur camp » entre les deux héros. Le dessinateur italien fait partie de la vague d’auteurs européens qui vont redynamiser les publications Disney et fut le premier à être publié aux États unis. Il instaura des ambiances polar, des histoires aux personnages excentriques ou des récits longs, assez inhabituels dans l’univers Disney. Il est le créateur de personnages décalés comme Brigitte, la très entreprenante fiancée de Picsou, et remet le Fantôme Noir au goût du jour avec ses ambiances inquiétantes.

💡Son œuvre est assez conséquente, Glénat vient d’attaquer la publication des intégrales chronologiques, Les Grandes aventures de Romano Scarpa, sur le même modèle que Barks et nous en sommes au N°4. Et le 5e est prévu pour le mois prochain, et ce n’est que le début d’une longue série, car le maître vénitien était très prolifique.

🐭🦆 Pour le moment, les intégrales des grands maîtres s’arrêtent là, mais d’autres sont en préparation pour continuer de valoriser ce patrimoine. À noter qu’une série d’intégrales dans la même collection ne seront pas dédiées à un auteur, mais un personnage : Fantomiald, le double masqué de Donald. Le super-héros et sa bande créés par les Italiens Guido Martina & Giovan Battista Carpi seront entre nos mains en ce début 2019 selon l’éditeur.

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2. LOVE AND ROCKETS

Sous ce titre caméléon se cachent trois auteurs, Jaime, Gilbert et Mario Hernandez et de nombreuses publications du fanzine aux albums, de Locas à Palomar. Je l’avoue, quand j’ai commencé à lire les épisodes de cette série, je ne comprenais pas tout, mais il faut dire que l’édition française d’alors n’était pas au top, ce n’est plus le cas depuis peu.

Projet composite, les histoires des frères Hernandez sont publiées depuis 1981 sous le titre générique de Love and Rockets sous forme d’histoires à suivre qui mettent en scène des personnages récurrents issus de la communauté sud-américaine qui vit aux États-Unis.
Des habitants de Palomar (village sud-américain fictif) à Los Angeles, des traditions familiales séculaires à la scène punk aux USA, des relations amoureuses complexes à la love story de Maggie & Hopey, Love and Rockets est une série-monde qui abrite son propre écosystème et où tout se répond. Tous les genres sont convoqués, du soap à la science-fiction, du polar à l’horreur en passant par la comédie à l’eau de rose… Saga ambitieuse qui a marqué l’industrie du comics, ses lecteurs et les auteurs, elle continue au fil des années à la manière d’une Comédie humaine graphique où les personnages vieillissent avec ses lecteurs et parle de relations humaines comme peu d’œuvres.

Graphiquement un peu hétéroclite du fait de ses auteurs différents, mais également par le jeu d’expérimentation de Gilbert Hernandez, les séries ont en commun ce travail du noir & blanc et ce trait entre le semi-réalisme proche de l’autobiographie et un travail plus underground avec des personnages réduits à quelques caractéristiques fortes.  
Étude sociologique déguisée en bande dessinée, les planches des frères Hernandez étonnent et mystifient par la justesse des dialogues et la mise en scène des émotions au milieu d’un tourbillon graphique où les dessinateurs expérimentent à chaque nouvelle livraison. Histoires d’amour et histoires de familles sont les deux piliers de ce roman graphique à tiroirs dont chaque volet ouvre une nouvelle porte sur un personnage, son milieu et son contexte historique.

💡 Pour s’y retrouver, on distingue deux branches principales : les séries Locas de Jaime Hernandez et les séries Palomar de Gilbert Hernandez. Il n’y a pas d’ordre précis pour commencer (à part les séries à suivre qui sont numérotées) et vous pouvez lire l’une ou l’autre en premier. Les éditions du Seuil puis Delcourt dans le label Outsider ont entrepris des publications ordonnées et permettent de s’y retrouver (+ un Love & Rocket X chez Rackham)

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3. LE GANT DE L’INFINI

Préparez-vous à avoir l’univers plus gros que le ventre. Jim Starlin débarque chez DC avec un coup d’éclat Cosmic Odyssey : une grande saga cosmique avec Batman, Superman et surtout les New Gods de Kirby qu’il fait dessiner par le jeune Mike Mignola (d’avant Hellboy) puis enchaîne avec Batman : Le Culte avec le grand Bernie Wrightson. Il passe chez Marvel et écrit le premier graphic novel super-héroïque, un blockbuster intimiste qui met en scène le combat contre le cancer de Mar-Vell dans La mort de Captain Marvel. Fort de ce succès, cet adepte des épopées interstellaires enchaîne les titres à la portée métaphysique, s’empare du Surfeur d’Argent puis d’Adam Warlock et lui accole un personnage de son invention Thanos, qui va devenir l’emblème & le cœur de son travail.

Le titre parfait pour faire connaissance avec le géant violet est le socle de la saga “de l’infini” : Le Gant de l’infini. Cette histoire cristallise le meilleur du personnage, les enjeux les plus fous et un méga cross-over avec les personnages emblématiques de Marvel. J’adorais cette histoire gamin (et découvrir les suites qui n’étaient pas éditées jusque-là est une p**** de madeleine de Proust violette.) Ayant réuni les six gemmes de pouvoir Thanos est devenu l’égal d’un dieu. Il a le pouvoir de modifier la réalité (je résume très vite) et peut enfin offrir un monde de destruction à sa bien-aimée qui le délaisse : la Mort. C’est le coup de génie de Starlin qui propose une histoire d’amour ratée comme moteur de la plus épique des guerres de l’univers. Ça, et l’idée de mettre sur le carreau les plus grands héros : Thor, Namor, Iron Man, Wolverine, Scarlet Witch, Hulk, ou Captain America… Seul le mystérieux Warlock pourra réussir là où les plus grands échouent. Un cross-over intelligent qui s’offre le luxe de ne pas utiliser les héros populaires pour le marketing et n’hésite pas à changer les règles.

George Pérez & Ron Lim assurent le dessin de cette saga en plusieurs volets. Pérez mettra la barre très haute avec ses mises en scène dantesques perchées au milieu des étoiles inquiétantes ou encore son interprétation des personnages titres de Marvel est magique à plus d’un titre. Suivent La Guerre de l’Infini & La Croisade de l’Infini qui tirent le fil de cette saga en proposant un Thanos encore plus retors et stratège dans un univers encore plus mystique.

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4. STRANGERS IN PARADISE

Un peu à l’image de Love and Rockets évoqué plus haut, Strangers in Paradise relève du soap et de la chronique sociale et à fortement marqué le monde des comics par ses partis pris novateurs dans la caractérisation des personnages et de la mise en scène. Et un peu à l’image de Love and Rockets, il était compliqué de suivre les aléas de son édition française, mais une intégrale nouvelle répare cette injustice.
Un vaudeville brillant, entre polar et soap-opéras, qui a tenu presque quinze ans ses lecteurs autour d’une histoire d’amour, un trio amoureux (et plus particulièrement son héroïne Katchoo.) La force de ce comics est d’avoir su proposer une histoire très ancrée dans le réel et les préoccupations de société pour de jeunes adultes tout en laissant une place énorme à la créativité. Une couche apparente de normalité qui recouvre une recherche graphique et narrative réussie. Le découpage, les récitatifs, la mise en scène ou les dessins évoluent tout au long des pages et proposent des épisodes expérimentaux comme on peut en retrouver dans Sandman (Terry Moore convoque des références bien précises dans ses planches, de Frank Miller à Dave Sim ou Alan Moore) ou encore des pastiches réussis de Superman.

Ce qui est assez exceptionnel, en plus des qualités du scénario, c’est cette facilité à proposer des nouvelles approches graphiques ou narratives sans perdre son lecteur. À aucun moment, on ne décroche ou on est perdu dans ce récit-fleuve qui change de style tous les chapitres ou presque. Idem pour la chronologie qui joue d’avant en arrière régulièrement avant d’avancer d’un coup et de voir vieillir les personnages. Ou encore les oscillations entre les thèmes très durs comme le meurtre, le viol ou la prostitution avec la légèreté de la romance omniprésente ou des petits bonheurs quotidiens si bien mis en scène. Plus de 2 000 pages de bande dessinée qui raconte la vie de ce qui devient au final de vieux amis que l’on peine à laisser partir.

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5. EPUISÉ

Épuisant aurait pu être une variante intéressante pour caractériser le personnage antipathique mais attachant de Joe (double autofictionnel de Joe Matt) dans cette quasi-autobiographie où l’auteur met en scène son quotidien d’auteur de comics dominé par la masturbation et la pornographie. Terrorisé par ses colocataires, radin et plein de tocs, la vie de Joe Matt apparaît depuis quatre recueils comme une suite de déboires et de loose sans fin, l’auteur s’amusant à nous conter que ses mauvais côtés. Striptease, Les Kids, le Pauvre type et Épuisé sont tirés des carnets autobiographiques de l’auteur qui axe tout son travail sur l’autobiographie avec beaucoup de sincérité et d’autodérision. Il ne s’épargne rien et certaines planches relèvent plus de la psychanalyse dessinée que de la fiction mais on trouve un regard neuf, une justesse dans la narration de soi qui font de ces pages, un témoignage touchant, drôle et étonnant sur la vie d’un trentenaire un peu perdu. Avec un brin d’humour mais beaucoup de malice, le dessinateur nous convie à le suivre dans son quotidien partagé entre ses compilations de cassettes pornos et les discussions avec ses meilleurs amis qui se moquent de lui. Seth et Chester Brown sont également dessinateurs et tous trois parlent de leurs travaux, de leurs obsessions pour les anciens comics-strips et leurs relations aux femmes. Discussions sans filtres autres que la mémoire de Joe qui tente de ne rien cacher, écartant seulement les parties qui ne servent pas directement son propos.

D’ailleurs, on peut relire Épuisé à la lumière de deux livres, Le Playboy et 23 prostituées de Chester Brown (autre belle pépite méconnue) livre paru plus de 15 ans plus tard où Chester Brown décrit de manière très précise son choix de vivre uniquement des relations tarifées avec des prostituées après un gros échec amoureux. À travers ses tentatives et différentes rencontres avec ces femmes, il tente de prendre position et d’argumenter en faveur de la légalisation de la prostitution, lui qui vit une histoire d’amour dans ces conditions depuis plusieurs années. Ce livre et son incursion dans la vie politique canadienne provoquant quelques remous à la sortie de l’album. Revenons à Joe qui apparaît dans le livre de Chester comme celui-ci était dans celui de Joe, la scène de la librairie est reproduite, ou dans un café et le tout avec des variations sur les dialogues qui cherchent à retrouver la véracité entre les deux souvenirs. Miroir intéressant pour ces deux maîtres de la non-fiction.

Dans Épuisé, par son approche unique Joe Matt nous offre des tranches de vie brutes, des dialogues entiers avec sa copine ou ses amis mais aussi sa vision, son approche du comics, ses méthodes et ses influences. Peu d’auteurs donnent autant à voir sur le processus créatif dans une fiction à travers ses pensées ou ses méthodes de travail (et son art de ne rien faire.) En commentant des planches précédentes ou en revenant sur ses travaux antérieurs que l’on vient de lire, il crée une narration à deux vitesses assez passionnante. Cette mise en abyme fascine car elle ne relève pas d’une construction artificielle mais permet de comprendre le médium à travers ses expérimentations (lire aussi Striptease pour explorer cette thématique.) Épuisé n’est que la partie émergée de l’iceberg, lisez les 4 recueils de Joe Matt et les livres de Chester Brown (on parle du troisième complice, Seth, un peu plus loin dans ce dossier) pour faire partie de ce club très fermé des loosers géniaux. Âmes sensibles, ne passez pas votre chemin, accrochez-vous.

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6. ALIAS

En 28 épisodes Brian Michael Bendis et Michael Gaydos ont créé une super-héroïne tellement badass qu’elle figure au top des séries de super-héros sur Netflix. Adaptation télévisée qui a remporté un beau succès pour ce personnage très récent, à côté de Luke cage ou Daredevil avec qui Jessica Jones partage l’écran dans The Defenders. Si vous avez aimé la série, vous adorerez encore plus le comics, vraiment plus.

Créée en marge de l’univers Marvel et pensée à l’origine comme les origines de Jessica Drew la Spider-Woman originelle, Jessica Jones va s’émanciper de ce personnage déjà occupé et devenir un héroïne à part entière, laissant une grande liberté de ton et de forme aux auteurs puisque inconnue du grand public ou de la continuité.
Jessica est une super-héroïne brisée qui troque son costume et devient détective privée pour survivre suite à un traumatisme lié à un personnage inquiétant. Si tout tourne autour des super-héros qu’elle évite, l’écriture la mise en scène et le graphisme suggèrent une autre forme de littérature : alcoolique, dépressive et perdue elle introduit une dose forte de roman noir hardboiled chez Marvel. Par bribes, on apprend son passé : quasi-indestructible, elle possède une force surhumaine et peut presque voler. Après avoir endossé l’identité secrète de Jewel, devenue une quasi-membre des Avengers, sa vie sociale est détruite par Killgrave qui la force à tuer plusieurs super-héros et civils en l’envoyant détruire Daredevil. La série démarre sur sa vie d’après, où ayant baissé les bras elle ne s’occupe que d’enquêtes minables jusqu’au jour où elle va croiser le destin de Spider-woman, Jonah Jameson, et Dardevil à nouveau. On n’en dira pas plus. Dans The pulse, suite indirecte d’Alias, le scénariste explore le passé super-héroïque de Jessica et enfin Jessica Jones All-new All-different revient à une construction polar autour d’un crime ultime et d’une chasse aux Avengers. À lire donc dans cet ordre (The pulse est plus dispensable) et pas forcément besoin d’avoir lu les runs des Avengers ou les sagas All-new All-different pour apprécier ces très bonnes pages.

Graphiquement le travail de Michael Gaydos suggère à merveille cette ambiance noire, et désespérée. La mise en page soignée, éclatée et très immersive du dessinateur est assez unique dans l’univers des super-héros et souligne parfaitement la petite rupture de ton avec les narrations classiques. Ponctuées de somptueuses aquarelles de David Mack et de collages et dessins de Bill Sienkiewicz, sont autant de belles surprises qui rendent la série encore plus spéciale.
Pas besoin d’être un Marvel-fan pour apprécier ces mini-séries, l’écriture profonde de Brian M. Bendis offre une foule de clins d’œil et d’amorces aux initiés et une histoire solide aux lecteurs du titre seul.

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7. MES CENT DÉMONS !  

Laissez parler vos démons intérieurs, l’une des leçons de la professeure de créativité Lynda Barry qui axe une partie de son travail sur l’imagination et la conviction que tout le monde peut écrire et dessiner. Si comme moi vous aimez autant en connaître les coulisses que lire les comics, vous serez comblés.

Son histoire familiale, ses secrets, son enfance, sa vie d’artiste, la drogue, l’amour & « tout ce qui lui passe par la tête à ce sujet » sont les sujets de cette géniale « autobifictionalography » qui inaugure un travail de fond sur la transmission. Mes Cent démons ! se penche sur ses souvenirs tristes ou joyeux, entremêlés d’exercices pratiques, de scrapbooking et d’invitations au dessin.
Si L’intitulé de ses séminaires Writing the Impensable — Écrire l’impensable- amuse, elle n’en est pas moins très suivie aux USA et ses livres What it is (2008) et Picture this (2010) (tous deux récompensés d’un Eisner. Mes Cent démons ! a reçu également un Eisner et le Prix Artémisia en France) sont des références pour tout aspirant artiste qui chercherait à se libérer des contraintes et trouver de nouvelles libertés dans sa pratique.Elle qui commença à 19 ans aux côtés de Matt Groening, le créateur des Simpsons, avec un strip Ernie Pook’s Comeek qui dura près de 30 ans dans des dizaines de journaux, Lynda Barry est devenue une figure de la presse underground autant par sa liberté de ton et ses techniques que son approche neuve du comics. Très axées sur le dialogue, ses cases installent une scène presque théâtrale qu’elle brise régulièrement avec des envolées graphiques.  
Elle publie des romans, pièces de théâtre, bandes dessinées, livres d’artistes et l’éditeur Drawn & Quarterly à démarré une anthologie de ses travaux en bande dessinée sous le titre Blabber Blabber Blabber (10 volumes prévus) elle est probablement l’une des autrices nord-américaines les plus influentes, méconnue en France. On espère que ce premier livre traduit par Ça et Là ne soit que le premier et ouvre la voie à la publication de ses autres titres.

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8. WIMBLEDON GREEN, LE PLUS GRAND COLLECTIONNEUR DE COMICS DU MONDE & LA CONFRÉRIE DES CARTOONISTS DU GRAND NORD

L’histoire de la création de cet album pourrait être un épisode à part entière. À l’origine des notes prises dans ses carnets cette fiction autour de collectionneurs fous qui se tendent des pièges pour récupérer de vieux comics était une récréation dans ses notes perso, avant de devenir un des meilleurs livres de Seth.
L’auteur canadien, lui-même grand collectionneur d’anciens comics et strips publiés en journaux, au point que l’on peut le voir apparaître chinant dans les librairies, en compagnie de Chester Brown et Joe Matt (dans les BD de ce dernier.) Depuis La vie est belle malgré tout son premier roman graphique, il aime à mettre en scène son travail et les auteurs de bande dessinée qu’ils soient réels ou fictifs. Là, il va plus loin en rassemblant tous les clichés du fan collectionneur pour inventer leur Saint Patron. Usant de la même fantaisie que dans les comics de Disney, on assiste à des courses d’hélicoptères, cambriolages rocambolesques et coffres forts démesurés, vieilles demeures et acolytes idiots,… il invente un double de Picsou dont le « sou fétiche » serait le premier épisode de Superman dans Action comics (pour info, le dernier exemplaire vendu sur eBay en 2014 est parti à 3.207.852 de dollars : gardez au chaud vos étrennes).
Très satirique et bourré de gags à plusieurs niveaux de lecture, il se moque de l’industrie des comics tout en mettant en place un univers graphique très poétique, un monde en vase clos qu’il va décliner dans ses œuvres suivantes, George Sprott, 1894-1975 et surtout La confrérie des cartoonists du Grand Nord. Grand admirateur de Chris Ware, Seth a conçu l’objet comme un petit carnet que transportent les collectionneurs, le rehaussant de gaufrage et de texture jusqu’aux lettres d’or pour lui donner un côté précieux. À l’intérieur, on trouve aussi de faux comics, des pages perdues ou retrouvées, objets de tant de spéculations. De l’influence de l’auteur de Jimmy Corrigan, il garde aussi le côté puzzle, la vie et l’œuvre du cher Wimbledon est morcelée, racontée sous forme de courts chapitres, par lui-même ou ceux qui l’ont connu à la manière d’un documentaire. Tout à l’aquarelle et en lavis, on a l’impression d’être décalé dans le temps, comme un glissement vers ce monde étrange pourtant si proche de nous. Ce dessin minimaliste limite iconique qui symbolise les personnages et leurs actions plus qu’ils ne les animent crée un style à la fois rétro et moderne. Il travaille ses personnages et ses cases à la manière des grands illustrateurs du New Yorker, nous renvoyant à une imagerie de l’âge d’or de la presse. Un travail d’aller-retour qui transpire sur le fond et la forme, donnant une forme unique à ces histoires très terre à terre qui paraissent surréalistes.

Le dessinateur a créé un véritable Citizen kane de la BD, entre le roman graphique et le cartoon, Wimbledon Green & La confrérie des cartoonists sa “suite” indispensable, posent un regard neuf et bienvenu sur ce médium tout en distillant un humour fin et une critique décapante.

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9. ASTERIOS POLYP

Commencer une chronique avec Batman pour vous parler d’un roman graphique intimiste et d’une poésie visuelle folle, c’est possible ? Challenge Accepted ! Quand on est fan de Batman, on ne fait pas les choses à moitié, et il y a un auteur que j’ai adoré : David Mazzucchelli, qui a dessiné le légendaire Batman: Year One sur un scénario de Frank Miller (ainsi que certains des meilleurs épisodes de Daredevil avec ce même Miller.) Et puis tel le phénix il a quitté l’univers des super-héros en plein élan pour réapparaître quelques années plus tard avec des romans graphiques incroyables. On passe de l’un des dessinateurs de comics les plus en vue, avec un dessin percutant et plein de promesses à un auteur complet capable de réinventer son style et sa narration en quelques albums.
Il démarre avec des albums expérimentaux Big Man, Géométrie de L’obsession, la Soif qu’il entame dans sa revue Rubber Blanket. Puis l’étonnante adaptation d’un roman de Paul Auster Cité de verre sous le patronage de Paul Karasik et Art Spiegelman qui dirige la collection où ce livre va prendre place. Le pari est ambitieux, le dessin traduit des concepts et la difficulté de dire le langage. Son dessin devient plus iconographique et épuré, enfin il attaque son dernier en date et masterpiece, Asterios Polyp qu’il mettra une quinzaine d’années à écrire et dessiner.

Un homme au sommet de sa gloire, grand artiste sans œuvre doit quitter son luxueux appartement en flamme et finit à la rue. Il prend un billet de bus au hasard et refait sa vie comme mécano dans une ville paumée du Midwest, un retour aux sources de ce qui est vraiment important. Une nouvelle vie pleine de réflexions et de flash-back sur sa vie d’avant qui paraît parfois creuse malgré le succès et la reconnaissance qu’il pouvait avoir.
S’inscrivant dans la tradition des auteurs qui parlent de leur art en gardant le cap d’une histoire intense et prenante, David Mazzucchelli lie forme et fond à un point où chaque personnage a ses structures graphiques propres, où l’émotion et la voix des protagonistes s’incarnent visuellement et où la difficulté de communiquer avec l’autre est un point de rupture qui devient tangible dans cet album. Plus de 340 pages de réflexions sensibles sur notre quotidien à travers le destin de cet Ulysse moderne doublées d’un travail graphique incroyable. L’auteur a supervisé la fabrication de l’album qui est un objet esthétique pour compléter cette réflexion de sens sur la forme.

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10. LES INTRUS

Dernier livre en date d’Adrian Tomine, l’auteur de Blonde Platine, ce recueil de courtes nouvelles est aussi son plus réussi. Depuis ses débuts dans sa revue Optic Nerve, il creuse un sillon autour des thématiques du couple, du quotidien et de l’ennui qui trouvent leur acmé ici. Derrière un dessin stylisé, très esthétique se cache un humour féroce envers notre époque et ces styles de vie américains. À travers une galerie de personnages atypiques, il explore notre époque et ses contradictions. Nous n’avons jamais eu autant de temps libre, ni de loisir et pourtant nous en sommes pas plus heureux, semblent dire les anti-héros de ces histoires. Si les personnages et leurs relations sont le cœur du travail de Tomine, il s’ingénie à laisser en suspens les problématiques et laisser le soin au lecteur de conclure ces histoires. À la manière d’un metteur en scène, il expose avec beaucoup de brio ces scènes de la vie quotidienne et nous laisse dérouler les intrigues nous renvoyant à nos propres interrogations.

Ce regard sur ses contemporains, à la recherche du détail, du mot, de l’attitude qui résume nos vies de citadins modernes, a fait de lui l’un des grands illustrateurs du New Yorker, chacune des couvertures étant une œuvre pleine de sens. Son dessin élégant et très stylisé crée à la fois un rapprochement et une distance avec le lecteur. D’un premier abord chaleureux, la profusion de détails et la mise en scène en fond des tableaux qui échappent au présent. L’une des histoires du recueil pousse cette idée au maximum en proposant une série de cartes postales avec un récitatif où les personnages semblent absents de leur propre histoire. D’autres sont plus classiques, il change de trait ou d’approche pour chaque récit, l’un sous forme de strips inspirés des publications presse semble directement inspiré du travail de son mentor Daniel Clowes, et la plupart utilisent la couleur, procédé assez nouveau dans son travail de bande dessinée.
Ce recueil est à la fois un grand livre sur le fond et la forme mais aussi un laboratoire graphique inaugurant que le meilleur reste à venir chez Tomine.  

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Illustration principale : © Adrian Tomine

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