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Découvrir la bande dessinée — ép.6 : les jeunes auteurs à suivre en 10 essentiels

Pour ce dernier volet de notre dossier “découvrir la bande dessinée” (suivront la bande dessinée jeunesse puis les dossiers comics et manga) on se penche sur les nouveaux talents, sur les jeunes auteurs incontournables qui font la bande dessinée d’aujourd’hui. Ou de demain !

1. LARTIGUES & PRÉVERT

Je suivais son blog depuis longtemps avec les histoires loufoque proches de l’univers de Wes Anderson réunies en album dans 12 rue des ablettes où tout est assez improbable ou son journal de bord où il arrête de fumer qui donnera 2 milligrammes. Puis il se mit à montrer des extrait d’un futur livre qui ne ressemblait pas à ses travaux antérieurs, un univers graphique très poussé pour adapter une nouvelle de Luis Sepulveda, Journal d’un tueur sentimental.

Le livre de Sepulveda ne sera qu’un point de départ, Benjamin Adam transforme ce point de départ en un polar astucieux entre Fargo des frères Cohen et les romans de Donald Westlake. On pourrait rapprocher ce titre de Parker de Darwyn Cooke qui adapte Westlake.

Lartigues & Prévert, bandits amateurs, ne sont pas futés même s’ils ont beaucoup de choses à dire. Ils partent en cavale à la suite de la découverte d’un corps dans une Renault orange qui leur sert pour leurs petits trafics. Ce fait divers va peu à peu détruire leur amitié et leurs vies jusque là monotones.

L’intrigue est morcelée, pleine de ruptures et de digressions : le lecteur est constamment sollicité pour rassembler tous les éléments. Un travail captivant sur le découpage et la narration qui s’accompagne d’une vraie réflexion sur le dessin et la mise en page.

Son trait et la manière de construire ses pages le placent dans une veine proche de Chris Ware où chaque détail est pensé & maîtrisé. Où les compositions des planches semblent se suffire à elles-mêmes tant la maquette, les couleurs & les lettrages font partis intégrante de la narration. Avec cette approche à la fois vintage & moderne. Sens de lecture, jeux typographiques, vues éclatées de perspectives, mini-récits enchâssés, faux documents,… les planches de ces albums fourmillent de bonnes d’idées et de trouvailles réjouissantes.

Graphiste émérite, il signe pas mal de maquettes de rééditions de classiques pour les éditions 2024. Et on sent assez bien cette patte qui est devenue sa marque de fabrique qu’il affine encore dans Joker, son album suivant. Une histoire de famille complexe, pleine de mensonges et de révélations inattendues, construites autour d’une intrigue morcelée. Un style qu’il travaille & expérimente dans la Revue Dessinée et Topo dont il est un des dessinateurs réguliers. Chaque reportage, grâce à son format court, est une occasion de trouver des approches narratives différentes. Il s’éloigne des univers contemplatifs, apathiques & légèrement sarcastiques de ses albums.

Son prochain album, scénarisé par Thomas Cadène, traitera de science-fiction et de post-apo positive, à suivre….

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux (et c’est très dur)
Lartigues & Prévert
Joker

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2.  LA PROPRIÉTÉ

J’ai découvert Exit Wounds suite à la médiatisation de l’album, lauréat du prix France Info, sur les ondes. Rutu Modan entame un travail autant plastique que politique dans ses albums, en s’interrogeant sur l’héritage des jeunes israéliens dans ce pays aux origines et à l’actualité compliquée. Une réflexion sur l’identité et la mémoire, non pas par le prisme de l’Histoire mais à travers des regards neufs,  théâtre de papier, la dessinatrice capte et retranscrit le quotidien de sa génération dans ses livres. Une approche qui se situe entre la fiction et le documentaire.

Avant ce livre, elle dessine des histoires au sein d’un collectif Actus Tragicus et écrit plusieurs livres jeunesse. Elle découvre par Maus et le travail de Spiegelman, elle entame plusieurs travaux avec le collectif et commence à traduire une version de MAD en hébreux. Mais ne parvient pas a faire éditer ses projets de bande dessinée dans ce pays qui n’en produit pas, et qui en consomme peu. Ce sera en France, qu’ Actes Sud BD la remarque et publie Énergies bloquées, un premier recueil. Puis Exit Wounds sort chez un éditeur anglais avant d’être traduit en français et en Hébreu. Enfin La Propriété sort dans plusieurs langue simultanément, la dessinatrice publiant régulièrement dans The New Yorker, Le Monde, The New York Times… Son travail est traduit dans une quinzaine de langues aujourd’hui.

La Propriété, son plus beau livre, raconte un voyage en Pologne où une vieille femme accompagnée de sa petite-fille, Mica, tente de récupérer un appartement dont ses parents ont été dépossédés à l’arrivée des nazis, en 1939. Ce voyage, ponctué d’une histoire d’amour et de secrets de famille difficiles à arracher à leurs propriétaires se présente comme une comédie tragi-comique. La toile de fond historique servant de prétexte aux réflexions des personnages et à la mise en scène des relations entre les générations. Une écriture très théâtrale portée par un dessin réaliste et contemplatif aux cadrages étudiés. Pour réaliser ses albums, l’autrice écrit son histoire puis fait poser des comédiens en suivant le script, prends des photos et reproduit ses cases d’après modèle. Il en ressort des planches très vivantes avec un trait proche de la ligne claire qui n’appartient qu’à elle. La couleur très travaillée accompagne le trait et donner de la profondeur aux cases. Avec une palette qui tire vers les tons pastels et sépias, il se dégage une mélancolie, une rêverie de ses planches qui racontent le présent à travers les histoires du passé.

L’humour est omniprésent au milieu des interrogations des personnages. L’autrice joue sur les deux registres, de la comédie et de la tragédie, pour construire son histoire pleine de quiproquos. Un voyage initiatique pour les personnages et les lecteurs.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
La Propriété
Exit Wounds

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3.ULYSSE, LES CHANTS DU RETOUR

Tombé dessus par hasard, cet album est devenu mon livre préféré de ces dernières années. Très belle et documentée, cette relecture de la dernière partie de L’Odyssée est mise en perspective avec des propos d’intellectuels & spécialistes du sujet que Jean Harambat a rencontré sur place à Ithaque. De Jean-Pierre Vernant à Jacqueline de Romilly ou encore Pierre Michon, le dessinateur croque un instant ou  souligne quelques phrases qui éclaireront les pages de la fiction qu’il met en scène. De retour au pays après dix ans d’absence et de merveilleuses rencontres, il ne reconnait plus rien et pire on ne le reconnaît plus. Devenu un étranger dans sa propre maison, il doit se battre pour retrouver sa place et son identité.

Dans le même esprit, il publiera en 2017 Opération Copperhead, un récit inspiré d’une histoire vraie, une supercherie à grande échelle : un acteur adoptant l’identité du général des armées britanniques à un moment clef de la Seconde Guerre Mondiale pour tromper les espions nazis.

Pour ces deux projets, l’auteur se documente et chose rare en bande dessinée, restitue une partie de ses recherches dans l’album. Retranscription de conversation, notes, reproduction de documents et d’affiches,… Véritables livres enrichis, une proposition pertinente pour ces récits inspirés de la littérature grecque pour l’un ou d’une histoire vraie pour l’autre. Il sera récompensé en 2018 du Prix René-Goscinny, prix du scénario pour Opération Copperhead.

Entre les deux albums son dessin s’adoucit et gagne en expressivité tout en gardant sa patte toute particulière qui évoque le travail du grand Quentin Blake. Un dessin composé de petites touches dans les traits comme dans l’utilisation de la couleur.  Il n’hésite pas à abandonner la case, le décor ou autre élément au profit de la narration dans un découpage hybride entre le memoir à l’américaine, le roman graphique et la bande dessinée classique.

Si Opération Copperhead à un côté burlesque et une visée plus humoristique par son sujet et ses personnages qu’Ulysse, je vous conseille de commencer par ce dernier qui est assez bouleversant. S’il est difficile de répondre aux trois grandes questions de l’Humanité, qui sommes-nous, d’où venons-nous et où allons-nous ? On peut se rassurer en ayant la réponse une 4ème, que lirons nous ?

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Ulysse, les chants du retour
Opération Copperhead

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4. MODERNE OLYMPIA

Lecteur de ses dessins et reportages dans Charlie Hebdo j’ai tout de suite accroché avec son premier livre Mes Gens de Lettres où elle évoquait avec humour les grands auteurs qui l’ont accompagné dans sa vie ou son travail. Dix ans plus tard, elle renouera avec ces figures dans un livre autobiographique Les Grands espaces. Se cultiver sera le maître mot pour la jeune narratrice, qui décide que le dessin et la beauté feront partie de sa vie. Se cultiver au contact de la nature pour cette famille de citadins qui opère un retour à la terre. Se cultiver en découvrant l’art, la littérature ou le dessin au milieu des champs. La poésie est partout dans ces souvenirs de jeunesse portés par le dessin fin et aérien de l’autrice dont on sent tout le plaisir à chaque page. Le récit parle de vocation et de la découverte du dessin : et comme un écho, le livre tout entier est une ballade graphique. À chaque publication, Catherine Meurisse prend plaisir à partager : une vocation de passeur, une complicité érudite qu’elle entretient avec ses lecteurs et qui atteint ici son zénith.

Entre les deux, elle réalisera Moderne Olympia dans la collection Musée d’Orsay qui propose à des auteurs de bande dessinée de créer un album autour du musée ou de ses collections. À travers l’histoire d’Olympia, c’est tout un pan de l’histoire de l’art qui s’anime :  les anciens contre les modernes, les impressionnistes “Officiels” & “refusés” et bien sûr les peintres “pompiers”. L’autrice nous propose un voyage érudit à travers les intrigues façon télé réalité entre Venus et Olympia, deux égéries picturales que tout oppose. Avec un grand pas de côté, les pages de cet album nous donnent à voir les grandes heures de la peinture moderne et proposent plusieurs niveaux de lecture réjouissants. Pas besoin d’être un expert pour savourer cet album bien que connaître ses œuvres révèle une myriade de clins d’œil.

Son style tout en mouvement, participe à cette poésie corrosive déjà présente dans ses dessins de presse. Un trait libre ouvert, qui lui permet d’installer un personnage ou une situation en quelques lignes et de se faire plus précis pour représenter les œuvres du musée. Ce trait vif se fait en écho des dialogues décapants dont elle a le secret dans ses strips. La dessinatrice a le chic pour trouver le mot juste, et l’angle d’attaque parfait : son histoire de l’art façon West side story nous embarque immédiatement. Catherine Meurisse nous avait subjugués avec La Légèreté qui évoque sa vie après l’assassinat d’une partie des membres de la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015. Une célébration de l’art comme remède au désespoir et à l’incompréhensible. Un album qu’on relit avec une palette d’émotions nouvelles à chaque fois, sur les pas de la narratrice qui court après cette légèreté volée par ces attentats. Que vous souhaitiez causer Proust, Loti, Montaigne ou Rabelais avec le nain de jardin ou bien faire un tour au festival du Cabécou®  jetez-vous dans Les Grands Espaces. Si vous avez une “urgence philosophie”, un débat sur : “peut-on apprendre en s’amusant”, procurez-vous Moderne Olympia, et vous aurez de quoi clore la discussion en beauté.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Moderne Olympia
Les Grands Espaces.

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5. LE GRAND MÉCHANT RENARD

J’ai découvert son travail avec son blog un peu loufoque le lapin le canard le cochon et le bébé qui sera publié chez Vraoum sous le titre Un bébé à livrer. Puis Benjamin Renner se fait remarquer en réalisant le long-métrage d’animation Ernest et Célestine d’après les livres de Gabrielle Vincent. Très beau et poétique, tendre et  pas du tout mièvre, le dessinateur à trouver une manière d’écrire et dessiner qui parle aussi bien aux enfants qu’aux adultes.

Avec Le Grand Méchant Renard il confirme ce talent pour mettre en scène des héros aussi drôles pour la jeunesse que pour les plus grands. On découvre un Renard benêt qui ne se nourrit que de navet et tente chaque jour de voler une poule pour son déjeuner; Il le fait avec tellement de talent que plus personne ne se donne la peine de l’éviter, le Chien gardien des lieux lui demandant de ranger après son passage (à tabac) Heureusement le Loup lui conseille de voler des œufs et d’attendre que les poussins grandissent pour avoir un bon déjeuner, réussite pour le Renard qui en prends trois. Mais une fois éclos, ces 3 poussins prennent le Renard pour leur maman et se prennent pour des renards chasseurs de poule. Jouant sur tous les registres du comique à partir de ce point de départ absurde, ce livre est un chef d’oeuvre d’humour.

On pense tout de suite au travail de Nick Parks et ses Chicken Run & Wallace & Gromit pour cet humour fin et observateur. Ou à Pogo de Walt Kelly pour sa caractérisation des personnages animaliers en miroir de leurs frères humains. Malgré les situations absurdes, le talent du dessinateur est de rendre les personnages et leurs émotions crédibles au milieu de ce festival de gags. Derrière l’humour se cache aussi beaucoup de réflexion sur les clichés, la tolérance et le rapport à la norme pour un faire un conte très moderne. Une écriture pleine d’esprit soutenue par le divertissement pour raconter notre époque avec malice dans l’esprit des fables de Jean de la Fontaine.

Les aquarelles qui composent ce livre sont autant d’illustrations ou de gags isolées qui forment ensemble cette très belle histoire. Très cartoon, le trait de Benjamin Renner possède cette élasticité, entre simplicité et élégance propre aux classiques du dessin animé de Tex Avery aux productions d’Hanna-Barbera. Avec leurs grands yeux ronds comme ancrage dans la page, les corps des personnages s’adaptent à la situation et le dessinateur compose son histoire de manière très visuelle. Un découpage très rythmé avec un livre à la pagination élevée pour obtenir des séquences dessinée à la manière d’un story-bord très poussé.  D’ailleurs, la bande dessinée sera adaptée au cinéma dans un long métrage en 3 volets qui reprendra les histoires d’Un bébé à livrer dont on parlait plus haut. Très réussi, ce film réalisé par Benjamin Renner & Patrick Imbert à remporté le César du meilleur long-métrage d’animation et ajoute une couche supplémentaire de réjouissances avec le travail sur les voix et le mouvement. Assez discret sur le net, on ne connaît pas encore ses prochains projets.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux
Le Grand Méchant Renard,
Un bébé à livrer

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6. CRUELLE

C’est avec son Incarnfiction que j’ai vraiment découvert son univers, un blog qui commence comme une autobiographie sur son attirance puis pratique des jeux de rôles qui bascule dans la méta-fiction : Florence Dupré la Tour raconte et met en scène sa famille, ses proches dans un contexte de plus en plus malsain doublé de vidéos, commentaires, petites annonces… qui brouillent la frontière entre le réel et la fiction. Une réalité qu’elle déforme, mêlant autobiographie, mensonges et obsessions en tous genres. Avec un humour noir, cruel (un mot qu’elle va s’approprier pour son œuvre autobiographique) elle raconte son quotidien -ou presque.

Cigish ou le Maître du je est un recueil de son blog avec publications et commentaires inclus où elle s’amusait à piéger ses proches & ses lecteurs en incarnant un personnage maléfique dans sa vraie vie. Elle trolle son propre blog en s’envoyant des messages d’insulte sous pseudo, se fait passer pour une voyante, vole des affaires à sa propre sœur, et je ne vous raconte pas avec ses propres enfants,… Son quotidien passé au crible de la méchanceté.

Avec Cruelle, elle va plus loin. Premier volume d’une trilogie autobiographique qui met en scène son enfance, elle évoque sa fascination pour les animaux morts et cherche à comprendre si la cruauté est innée en racontant les tortures permanentes de son petit frère ou encore ses liens particuliers avec sa sœur jumelle… Là aussi, nous devons faire la part des choses du vrai et du moins vrai (on n’ose plus dire faux) mais on est assez fasciné comme le lapin dans les phares de la voiture qui lui arrive droit dessus.

Le dessin suit aussi cette ambivalence, très détaillé ou réduit à son minimum comme son propre personnage, les membres de la famille apparaissent caricaturés ou très travaillés dans ces ambiances noires au fusain. Un gris qui enveloppe toute les cases comme une atmosphère pesante, comme une brume qui atténue certains souvenirs.Elle creuse un sillon entre l’intime et la provocation depuis ces derniers livres. Cruelle raconte cette fascination pour la violence et la mort dans un cadre familial bourgeois et traditionnel. Pour la suite de cette autobiographie sans tabous, elle prévoit d’aborder le thème de la sexualité, un autre versant de cette réflexion sur ces désirs profonds déjà à l’œuvre dans cette première partie.  En attendant cette suite elle vient de sortir Carnage aux éditions Mauvaise Foi, un livre très graphique qui s’interroge sur la pornographie sur internet et la représentation de la femme dans ces productions violentes ou humiliantes. Si certaines planches sont au fusain, elle prend possession de la couleur à la gouache ou au stylo pour créer un livre un peu différent de ses précédents et marquer une rupture graphique entre les différents projets. Une autrice aux multiples facettes à découvrir, en restant aux aguets.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Cigish ou le Maître du je
Cruelle

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7. LA SAGA DE GRIMR

J’ai eu la chance de le connaître avant qu’il signe ses premiers albums grâce aux concours du Festival de la BD d’Angoulême dont je m’occupais en partie. Il publie  Le Singe de Hartlepool, en collaboration avec Wilfrid Lupano où il installe déjà son univers graphique aux frontières du fantastique sans jamais franchir la ligne du vraisemblable, une constante qu’on retrouve dans ses différentes œuvres.

Puis il sort Max Winson, une bande dessinée inventive, exceptionnelle sur un joueur de tennis qui ne perd jamais, un don qui va devenir de plus en plus problématique pour notre héros qui en souffre. Il passe au noir et blanc avec un trait plus rapide et nerveux pour produire ce récit dense et fragile.

Puis La Saga de Grimr, choc volcanique. L’Islande à la fin du dix-huitième siècle : famine, pauvreté et occupation Danoise sont les fléaux qui administrent l’île, un lieu déjà hostile à ses habitants par son climat rude et ses volcans. La vie est dure, très dure pour les descendants des fiers vikings et du peuple des géants dont il n’en reste que les légendes & les sagas. Cet héritage, seule richesse de nos héros, sera le moteur et l’ambition du jeune Grimr. La fiction comme seul rempart contre le réel, un sujet parfait pour ce conte tragique et magnifique. Comme dans Max Winson cette histoire tourne autour de l’obsession du prodige, de l’enfant doué dévoré par le monde qui lui reproche sa grâce. Un récit d’initiation aux frontières du mythe sans jamais passer au fantastique, un soupçon de réalisme magique. Ses histoires explorent la figure de cet Autre, cet individu devenu étranger à ses semblables contre son grès, mis au ban par ses aptitudes qui auraient pu faire de lui un héros. Et Grimr fait peur, un géant timide à la force (et la détermination) presque inhumaine : son visage presque déformé sous sa tignasse rousse incarne la puissance du volcan qui gronde, son lien étroit avec son environnement. Personnages & paysages sont étroitement liés dans cette histoire. Plusieurs pages laissent place au chant des montagnes qui se réveillent et expulsent le feu ou la glace.

À chaque nouvel album, ce jeune dessinateur semble changer de technique tant au niveau du trait que de la couleur. Et cette fois, le livre est entièrement réalisé à l’aquarelle rehaussée d’un trait cerné pour les personnages. Assez virtuose, l’auteur se permet de grandes pages colorées pour nous faire percevoir la phosphorescence de la lave, la lumière des glaciers, les échos des aurores boréales. Un contraste d’autant plus saisissant que les protagonistes de cette histoire sont dessinés presque exclusivement en gros plans, focalisant notre regard sur les émotions de ses hommes perdus dans l’immensité de l’île. Le découpage très rythmé nous entraîne dans cette fuite en avant, cette course contre lui-même. La légende contre l’homme, un destin presque christique.

À l’instar des sagas, dont l’histoire s’inspire, nous suivons toute la vie de Grimr de ses jeunes années à sa mort (pas de spoiler, tout le monde naît et meurt dans une saga islandaise) à travers une fiction imbriquée dans une fiction. Nos héros croiseront plusieurs fois le poète qui écrira la Saga de Grimr et surtout son chien Snorri, véritable témoin et incarnation de la figure de l’écrivain islandais. La fiction suit son maître comme le meilleur ami de l’homme.Son prochain projet à paraître, Penss et les plis du monde se tourne vers la préhistoire et la philosophie avec des aquarelles qui laissent déjà rêveur.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
La Saga de Grimr
Max Winson

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8. LES AMOURS SUSPENDUES

Je crois que j’ai découvert son travail à la publication de son premier livre L’Homme en pièce en 2011 avant de croiser un peu partout ses illustrations dans la presse. Dans ce premier livre, issu de ses travaux d’étudiante, elle  développe une écriture des sentiments à la fois poétique & corrosive qui ne la quittera plus dans les livres suivants beaucoup plus personnels. Le dessin éclate, les corps sont en permanence morcelés et détournés, les choses ne sont jamais ce qu’elles montrent au premier abord. Au fil des années elle va pousser cette idée jusqu’à en faire la partie centrale de son travail visuel où l’anatomie  humaine est présenté comme une métaphore des sentiments. Les membres, les corps -tout ou partie- deviennent des objets ou des symboles et le dessin prend parfois des allures de rébus ludiques ou philosophiques. Ce sera avec La Tendresse des pierres, œuvre qui se penche sur ses relations avec son père et la maladie de ce dernier, que Marion Fayolle touche un très large public. Un album très personnel, sombre et émouvant où l’imaginaire symbolique qui parcours tout ses livres semble puiser sa force. En parallèle de ces travaux narratifs, elle explore cette voie dans de petits livres érotiques surréalistes et de beaux livres pour la jeunesse.

Avec Les Amours suspendues, elle tente une nouvelle approche de sa réflexion sur les relations, le désir et l’habitude en amour. Un homme collectionne les flirts, garde des souvenirs de ses femmes qu’il a dragué jusqu’au moment de passer à l’acte où il suspend son geste.  En parallèle, on suit sa relation de couple avec sa femme, ils sont ensemble mais leurs corps s’éloignent, il est tiraillé entre la nouveauté interdite et ce quotidien à sauver.

L’autrice construit son histoire comme une comédie musicale où non seulement les personnages parlent (chose déjà rare dans ses livres) mais chantent aussi. Un ballet en image, où chaque trait s’intéresse au mouvement, chaque case s’inscrit dans une chorégraphie étudiée. Son univers visuel intrigue et passionne, chaque illustrations ou planches est à la fois nouvelle et variation d’une précédente. Les illustrations pleines pages alternent avec des planches en gaufrier régulier et voix off, chansons et répétitions qui explorent le non-dit et l’ambiguïté du langage.  

Son prochain projet Les Faux pas, tourne autour de la danse et de la chorégraphie et promet d’être aussi onirique et sensible. Ses albums empruntent à plusieurs disciplines, et donnent des livres atypiques en bande dessinée à la fois très poétiques & évanescents mais aussi très incarnés & surréalistes.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Les Amours suspendues
La Tendresse des pierres

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9. LES RIGOLES

Brecht Evens s’impose dès son premier livre Les Noceurs en 2010 à travers un style très pictural et très personnel. Un album très graphique aux aquarelles vives qui jouent avec les transparences et les perspectives. L’album raconte une soirée, une de celle dont on ne connaît pas le début et la fin, où on attend toujours quelqu’un qui ne vient pas, une de ces soirées que l’on aime raconter même si sur le coup ce n’était pas ça. Cette histoire est distingué par deux prix le Prix Willy-Vandersteen en Belgique et le Prix de l’audace du festival d’Angoulême Prix et il devient l’un des jeunes auteurs les plus en vue ( exposition à Angoulême l’année suivante, collaborations avec des Louis Vuitton ou Cotélac, pochettes de disques et affiches de films, couvertures de magazine ou de livres ,…) le style unique de Brecht Evens fascine. Son travail à l’aquarelle tout en superposition lui permet de réaliser des compositions chargées et denses qui restent légères, et d’enchainer les dialogues à plusieurs niveaux et les quiproquos. Ce sera le cas également dans Les Amateurs, sorte de prolongement des Noceurs mais dans le milieu artistique. Puis il marque un tournant avec Panthère où il explore une nouvelle manière d’aborder ses récits et en profite pour expérimenter graphiquement grâce à ce personnage faustien. Une panthère qui change de forme et de manière d’être dessinée en permanence, au gré de ses humeurs et de la tension dramatique. On se perd dans les dessins magnifiques et envoûtants de ce conte noir qui cache un secret terrible. Plusieurs interprétations possibles à ce Alice au pays des merveilles terrifiant et sublime dans sa composition, à vous de vous faire une idée. Un livre noir dans les faits, irradiant de couleurs dans la forme, ce qui fait de cet album une très belle réussite.

Avec Les Rigoles, il revient à ses histoires de fêtards, d’attentes infinies  et de fêtes aux dommages collatéraux. Huit ans après son premier livre, il rejoue la partition avec une aisance et une virtuosité qui font de chacune des 300 pages de ce livre autant de fresques & de tableaux que l’on peut contempler durant de longues minutes en trouvant toujours de nouveaux détails. Comme les souvenirs, les traits s’entremêlent ; le destin des personnages se croise ou s’évitent dans ses tableaux connectés par une nuit intense dans la plus belle ville.

Il alterne les planches, cases, miniatures pour brouiller les pistes et mettre son lecteur dans un état de confusion. Les encres écolines si lumineuses et l’accumulation des détails participent de cette fuite en avant du lecteur pour prolonger le plaisir d’une page à l’autre, comme les personnages cherchent à prolonger la nuit en passant d’un endroit à l’autre. Une histoire fugace derrière ce pavé imposant, un instant à demi-oublié dont on gardera longtemps les flashs en mémoire. On attend la prochaine fugue en sa compagnie.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Les Rigoles
Panthère

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10. RÉVOLUTION

Je connais leur travail depuis longtemps, de leurs premiers fanzines à leurs premiers livres chez L’Employé du moi Les mauvaises habitudes pour Florent Grouazel et H27 puis Dérive Orientale pour Younn Locard mais ce sera avec leur premier projet commun Éloi qu’ils passent à la vitesse supérieur avec un grand récit sur les débuts des sciences-humaines et de la colonisation.  Le mythe du bon sauvage rapporté en Nouvelle-Calédonie au milieu du 19e siècle dans un huis-clos maritime.

Puis ce sera 5 ans de travail pour lancer cette série Révolution et dessiner le premier volume à quatre mains.  Un album de plus de 300 pages, pour 1000 de prévues, une fresque chorale sur le peuple de Paris au moment de cette révolution qui trône dans les livres d’Histoire. Avec pour objectif de comprendre la révolution de l’intérieur plutôt que la survoler entre ses grandes dates et l’histoire des personnages historiques. Les auteurs s’insèrent entre, avec leurs héros fictifs pour plonger le lecteur dans l’ambiance et l’action.  Une approche qui s’attache aux techniques du carnet de voyage où les dessinateurs seraient des observateurs des événements, en jouant sur les différences entre pleines pages très détaillées ou des scènes d’actions rapide, prises sur le vif. Ils jouent avec cette perception en ne montrant pas le détail de la prise de la Bastille par exemple à l’exception d’une scène aérienne frappante, mais tout l’écho que ce moment peut avoir dans la rue, à l’assemblée et à Versailles.

Si on croise Robespierre, Danton, Marat ou Saint-Just, l’action s’attache à des personnages de fiction, un dispositif qui permet de ne pas connaître leur destin à l’avance et de proposer une autre histoire de la révolution française en évitant l’écueil du manichéisme et du biais sur les motivations des grandes figures historiques. Vivre l’événement plutôt que l’étudier, c’est ce parti-pris qui fait que cet album est si crédible.

Le titre de ce premier volume, Liberté, est une référence à la future devise de cette France qui se crée, mais aussi un manifeste pour les auteurs qui envisagent autrement la relation dessinateur, scénariste ou le dessin. Tout est réalisé à 2, chaque auteur participe à toutes les étapes du scénario au dessin en passant par la couleur et le lettrage, ce qui offre à la fois une grande liberté graphique mais aussi des ruptures de styles assumées. Mieux chaque dessinateur adapte son trait en fonction de l’action passant de doubles pages aux allures d’enluminures à des enchaînements de dessins qui semblent pris sur le vif et exécuté sans trait préparatoire. Les dessinateurs portent une grande attention au mouvement, oscillent entre précision anatomique et dessin jeté dans un fourmillement de détails et d’idées.

On sent à travers le dessin toute  l’importance de la documentation, les œuvres littéraires qui ont nourri l’œuvre autant que les livres d’histoire. Pour un rendu très précis mais qui reste de la fiction. Première bande dessinée sur le sujet qui n’est pas pédagogique ou didactique, cette trilogie se place dans la continuité du travail de Jacques Tardi sur la Commune ou sur les deux grandes guerres. Un jeu de reconstitution et d’incarnation plus qu’une leçon d’histoire qui en dit bien plus que beaucoup d’ouvrages de vulgarisation.On retrouve beaucoup de référence aux luttes d’aujourd’hui qui ont servi d’inspiration aux auteurs, pour rendre l’atmosphère insurrectionnelle et ces temps de changement. À suivre avec Égalité, …Ou la mort.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Révolution
Éloi

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Illustration principale : © Panthère de Brecht Evens

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