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Découvrir la bande dessinée — ép.5 : Les pépites méconnues en 10 essentiels

Cinquième dossier déjà sur comment constituer votre bibliothèque idéale en bande dessinée (rappelons que les dossiers comics & mangas arrivent aussi cette année). Après les Grands classiques, les BD de genres, les romans graphiques et les maitres de l’humour, voici les pépites méconnues ou oubliées en 10 essentiels.

📙 Place au cinquième tips pour construire votre bibliothèque idéale, Les pépites méconnues ou oubliées en 10 essentiels

Sommaire 📰

1. BARBARELLA
2. PHILÉMON
3. L’AN 01
4. FREDDY LOMBARD
5. LÉON LA CAME
6. LE PETIT CHRISTIAN
7. THE AUTOBIOGRAPHY OF ME TOO
8. ROSALIE BLUM
9. PINOCCHIO
10. LA SAISON DES FLÈCHES

1. BARBARELLA

J’ai découvert le personnage à travers Gotlib qui en avait fait une relecture joyeuse dans Barbaralice puis j’ai vu le film de Roger Vadim avec Jane Fonda et le Mime Marceau. J’enchaine  Ici Même avec Tardi &  Mystérieuse : matin, midi et soir qui me font aimer son écriture car Barbarella est épuisé, introuvable et j’ouvre les magnifiques La Jonque fantôme vue de l’orchestre, Enfants, c’est l’Hydragon qui passe et Hypocrite. Ce sera par hasard des années plus tard que je tombe chez un bouquiniste sur la version avec les photos du film, la boucle est bouclée.

Amazone sensuelle inspirée de Brigitte Bardot, Barbarella n’est pas une pin-up. Pour avoir une idée de l’époque, la même année Harvey Kurtzman publie, Little Annie Fanny où tous les scénarios conduisent à dévêtir la jeune femme. Deux approches très différentes en cette année 1962, même s’il est vrai que l’érotisme est omniprésent dans l’album de Forest.

L’album choque à sa parution probablement autant pour ses scènes sans complexes et la représentation des corps que pour cette saga dont l’héroïne est une femme qui n’est ni soumise à un homme ou gouvernement, mais qui suit ses envies ou son instinct. Une nudité qui s’avère problématique qui obligera l’auteur à retoucher ses planches, redessinant des sous-vêtements à son héroïne pour passer la censure. Néanmoins cet album marque, avec Jodelle et Pravda la Survireuse de Guy Peellaert et la Saga de Xam de Nicolas Devil une ouverture vers la bande dessinée plus adulte, aux préoccupations esthétiques nouvelles et aux personnages féminins forts. Chanté par Gaisbourg, apparaissant au cinéma et dans les publicité, ce personnage va devenir iconique et marquer son époque au delà du domaine de la bande dessinée.
Dessinateur incroyable, le style de Forest s’inscrit dans la tradition des grands maîtres du noir & blanc Caniff, Raymond et Pratt. Le dessin généreux, le trait souple et élancé ou encore la profusion des lignes et des hachures au cœur de pages tantôt épurées tantôt chargées, une œuvre identifiable entre mille.

Pourtant c’est comme scénariste et conteur qu’il s’impose et reste à jamais l’un des grands noms de la bande dessinée. Très marqué par la science-fiction et le fantastique dans ses œuvres en solo, il écrira aussi pour Paul Gillon Les Naufragés du temps et Léonid Beaudragon pour Didier Savard.

Son imagination débordante, sa culture et ses idées ouvrent dans ses albums des horizons et des pistes de réflexion jouissives, en plus des histoires passionnantes. Un auteur à redécouvrir d’urgence.

❤️ Mon conseil :
Lisez ces albums oniriques Mystérieuse : matin, midi et soir,
La Jonque fantôme vue de l’orchestre,
& Enfants, c’est l’Hydragon qui passe.

2. PHILÉMON

Ces livres font parti de ceux que j’ai découvert trop tard, j’aurais aimé les lire adolescent pour leur fantaisie, leur ouverture sur l’imaginaire et la poésie qui se dégage de ces planches.
Très jeune démarre sa carrière dans la presse et publie dans une dizaine de journaux avant de faire partie de l’aventure Hara-Kiri où il commencera à publier de la bande dessinée en plus du dessin de presse. Mais ce sera dans Pilote où après plusieurs essais, il publie les premières planches avec le personnage de Philémon. Ces quelques pages deviendront le début de sa grande œuvre, il enverra Philémon balader aux quatre coins de l’océan pacifique.

Tout droit sorti d’un roman de Jean Giono ou d’un conte de Jules Renard, le rêveur Philémon va faire un voyage intérieur en plongeant dans les mondes cachés par les îles de l’océan atlantique. Chaque univers possède ses codes propres, ses créatures et son langage et ils contaminent même la construction des planches et la narration. En grand amateur de Winsor McCay, ses planches laissent place aux inventions graphiques les plus délirantes, épousant le merveilleux à l’œuvre. Chaque aventure est prétexte à tester les limites du langage de la bande dessinée, à utiliser différemment ses codes, explorant le médium sans le théoriser. Un univers aux personnages naïfs et farfelus qui expriment bien plus que ce qu’ils disent au premier abord. On peut lire et relire cette série en trouvant des détails nouveaux, des idées et des lectures différentes selon notre disposition à la manière d’un poème ou d’une chanson.

Autodidacte qui commence à publier à l’adolescence, le dessin de Fred gardera toujours une spontanéité et un trait léger plus proche du dessin de presse que de la bande dessinée de ses contemporains. Sans fioritures, ni détails, il dessine ses personnages filiformes à la plume détaillant ou simplifiant au besoin. Les gros plans se font extrêmement détaillés et réalistes tandis que les mouvement et expressions déforment les corps, accompagné par les couleurs qui saturent l’espace et accompagnent les mots. Ses personnages évoluent comme des marionnettes dans des décors aux perspectives et cadrages détonants, qui participent de cette volonté de désorienter le lecteur.
Ce style si personnel prend tout son sens dans les compositions expérimentales de certaines planches qui jouent sur le temps, l’espace, la perception, la continuité, le 4ème mur…

Il ne sera pas l’homme d’une seule œuvre, après une dépression où il ne publie plus de bande dessinée, il écrit un conte noir L’Histoire du corbac aux baskets, un album kafkaïen sur l’exclusion et l’obsession de la norme qui remporte le Prix du meilleur album au festival de la BD d’Angoulême en 1994. Inclassable, l’œuvre de Fred brille dans le paysage de la bande dessinée.

❤️ Mon conseil :
Lisez aussi le L’Histoire du corbac aux baskets
& L’Histoire du conteur électrique

3. L’AN 01

J’ai découvert assez tard cet album et son histoire dans un texte ou une planche de J.C. Menu qui en parlait avant de préparer la réédition en 2000 puis rééditée avec le DVD en 2004. Gébé lance cette idée dans Politique-Hebdo avant de la retravailler dans Charlie Mensuel & Charlie-Hebdo où il appelle les lecteurs à collaborer. Le dessinateur demandait chaque semaine des idées, des propositions à traiter et les intégrait dans l’histoire les semaines suivantes en vue de construire une chronique collective et un synopsis, une base pour tourner un film avec le réalisateur Jacques Doillon. Ils sillonnent la France en tournant des parties du film avec des lecteurs et des fans. Des centaines de bénévoles tournent avec des stars comme Coluche, Miou-Miou, Christian Clavier, Jacques Higelin, Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte, le jeune Gérard Depardieu encore inconnu. Alain Resnais et Jean Rouch tournent des séquences de ce film qui sera un succès en 1973.

Chaque planche proposait une vision du monde en l’an 01 après la Révolution. L’an 01 après le début de l’utopie, tous les sujets étaient traités dans ces pages : le travail au premier plan, mais aussi l’amour libre, la vie en communauté, l’écologie, la propriété… Avec pour slogan : “On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste”. Gébé a créé une utopie fantastique qui a existé pour des milliers de personnes le temps de la publication de ces planches, et du film. Manifeste, carnets de notes, scénarios et essais, cette série devient un laboratoire public à la fois artistique et politique, nourrit des interventions & propositions des lecteurs.
À mi-chemin entre le dessin de presse et la bande dessinée, le style anguleux de Gébé a déjà quelque chose d’ironique dans sa manière de travailler les personnages et la mise en page. Dosant subtilement l’humour, la satire et la poésie, les planches de cette œuvre surprennent entre cartoon et réalisme.

Les premières planches relevaient du projet politique avec ses propositions pour réfléchir, la suite collective en fera une œuvre d’une ampleur sans précédent, marquant l’âge d’or de Charlie Hébdo. Après cette expérience, ses œuvres se firent un peu plus sombres dans Lettre aux survivants, il imagine un monde post-apocalyptique dans les années 1980 après l’échec de cette révolution du pas de côté. Et dans L’Âge du fer sera la chronique d’un nouveau monde qui aurait choisi le pire, où l’industrie et le fer auraient tout remplacé. Une conclusion ironique à ce premier age souhaité par Gébé au début de sa carrière. Réédition préfacée, commentée et augmentée avec le DVD, ce livre est une réussite pour découvrir et partager  cette expérience collective intemporelle.

❤️ Mon conseil :
Compléter cette lecture avec Lettre aux survivants & L’Âge du fer

4. FREDDY LOMBARD

Un ami m’a offert Le Cimetière des éléphants & La Comète de Carthage. Le choc, une série qui arrivait à reprendre le meilleur de Tintin ou Spirou en portant sa propre voix. Son dessin mais encore plus son approche me fascine. Malheureusement disparu dans un accident de voiture au début des années 1990, il reste pour beaucoup l’un des grands dessinateurs de notre époque.
Sa carrière démarre avec une série de pastiches géniaux réunis en album dans Captivant avec Luc Cornillon, où ils s’attaquent aux publications de l’après-guerre un brin raciste et condescendantes au milieu de l’Aventure et du fantastique. Puis Bob Fish, la parodie du héros intrépide qui est veule, malhonnête et sans cœur. Adolphus Claar, cours récits de science-fiction complètement loufoques qui ouvrent la voix à sa grande série Les Aventures de Freddy Lombard.
Avec ses premiers albums, Yves Chaland s’est imposé comme l’un des grands dessinateurs de la ligne claire, un moment pressenti pour reprendre le personnage de Spirou. Il fut écarté au dernier moment pour des raisons de politiques internes chez Dupuis. Et on peut lire les premiers strips parus dans le Journal de Spirou, compilés dans l’album de cette œuvre inachevée : Cœurs d’acier. Qu’à cela ne tienne, il s’est mis en tête de dessiner ses propres albums de Spirou mais la série s’appellerait Les Aventures de Freddy Lombard. Freddy a le look de Tintin, Sweep incarne Fantasio et Dina, Seccotine pour ce trio plus rock’n’roll que les originaux. Challand injecte également une dimension littéraire forte et un second degré bienvenu, souvent absent du genre. Et n’hésite pas à réinterpréter, pasticher, s’approprier les œuvres de ses maîtres Hergé et Franquin, avec des emprunts à Tintin, Blake & Mortimer en plus de Spirou ou encore Salammbô de Flaubert.

Grand styliste, il redonne à la ligne claire son heure de gloire dans les années 80 (avec Ted Benoit, Floc’h et Serge Clerc entre autres). Il travaille ce style atome, en cherchant  des variations, des contraintes graphiques dans son trait. Son découpage et sa mise en scène sera l’objet d’une grande créativité, il n’hésite pas à alterner format classique, strips et histoires courtes mais surtout à provoquer des ellipses, des cassures narratives dans ses planches pour amener le lecteur dans son univers.  
L’humour noir et l’ironie sont des éléments indissociables de son travail où les clins d’œils et la connivence avec le lecteur sont présents à chaque niveau de lecture. À l’image des strips impertinents du Jeune Albert, sorte de remake de Quick et Flupke cynique et corrosif. Il cultivera dans tous ses albums ce petit grain mordant et caustique.
Une œuvre dense pour seulement dix années de publication avec les cinq volets de cette série, et les albums évoqués plus haut ainsi que de nombreuses illustrations de presse ou liées à la musique.

❤️ Mon conseil :
Cette série donc, ainsi que le Jeune Albert pour commencer, mais tout est réussi et fascinant chez cet auteur décapant.

5. LÉON LA CAME

De Nicolas de Crécy, il y avait Monsieur Fruit et Le Bibendum céleste à la médiathèque mais c’est vraiment avec Léon la Came que j’ai plongé dans son univers. Sommet d’humour noir et satire sociale cruelle à travers cette famille bourgeoise qui incarne la France moderne. Tour à tour, chaque personnage dévoile ses travers dans cette farce grotesque et réjouissante. Un carnaval des fous quotidien pour ces personnages qui n’ont pas de recul sur eux-mêmes et  qui présentent une vision pervertie de la famille idéalisée. Ce n’est pas un hasard si le grand-père a fait fortune dans les cosmétiques, tout est affaire de paraître et les protagonistes maquillent bien volontiers la réalité. Une œuvre avec une vision forte sur le monde d’aujourd’hui mis en scène avec beaucoup de talent. On est à la fois réjoui & mal à l’aise, amusé & effrayé par ces ambiances terribles et loufoques qui préfigurent Les Triplettes de Belleville.
On entre vraiment dans l’univers par le dessin de Nicolas de Crécy qui fascine par son inventivité et sa facilité à créer des images dans notre esprit. Rares sont les dessinateurs avec un trait aussi vivant et un talent particulier pour refléter leurs émotions, leurs angoisses et leurs désirs par le dessin & la couleur (on vous conseille aussi de feuilleter ses recueils de dessins, juste pour le gros kif.)
Sylvain Chomet injecte sa patte et ses dialogues relevés qui donnent une série unique et bien plus profonde que leurs projets en solo plus tardifs. Plongez dans l’univers impitoyable des grands bourgeois et l’envers du décor dans un voyage à sens unique…
Les auteurs ne travaillent plus ensemble mais Nicolas de Crécy a continué d’explorer ces mondes et creusé ce sillon de villes tentaculaires peuplées de créatures hybrides. Des centaines de dessins regroupés dans divers recueils, des dizaines d’albums dont trois en particulier que je vous conseille de lire absolument : Prosopopus, Période glaciaire et Journal d’un fantôme.

❤️ Mon Conseil :
Regardez ou regardez à nouveau les Triplettes de Belleville. Et tentez L’Illusionniste de S.Chomet

6. LE PETIT CHRISTIAN

En lisant ses premières planches dans Fluide Glacial, on y trouvait des réécritures de Donald version drama, des incursions de Tom & Jerry dans un univers de polar, des films revisités et décalés. De Waldo’s Bar à Sunnymoon, le ton était entre l’humour et le tragique, avec un brin de surréalisme. Un univers hypnotique plein de références qui fut sublimé par les pages du Petit Christian où il raconte une enfance marquée par la bande dessinée.  Sans être autobiographique, ces planches mettent en scène un double de l’auteur jeune à travers ses découvertes de la BD, du dessin, du cinéma et de ses premières expériences. Que ce soit pour approcher les filles ou prendre des décisions vitales, le jeune garçon invoquera Rahan, le Doc Justice et Steve McQueen “Stivemacouine”, ses anges gardiens, qui deviendront ses meilleurs interlocuteurs dans le monde hostile de la préadolescence. Écrit au présent, sans première personne ou repères temporels, ce livre n’est pas un livre de souvenir, le dessinateur propose une série de situations dans lesquels on peut tous se projeter. Dans ces situations, l’expérience individuelle tire sur l’universelle de ce moment clef de l’adolescence, entre les jeux d’écoliers et le passage au collège, à travers ces lectures qui prennent parfois un double sens, on assiste à la fin de l’innocence.

Pour ce livre, Blutch simplifie son trait et propose une première variation de style, qu’il continuera à expérimenter tout au long de sa carrière. Très expressif, nerveux et jouant sur le mouvement, pour ce livre, il abandonne les références aux auteurs et réécritures graphiques d’autres œuvres qui jalonnent ses autres livres. Très rond, avec peu de signes distinctifs, le personnage du petit Christian peut alors incarner tous ses héros, reproduire une scène mythique de Tintin ou se projeter dans un film de John Wayne. Le dessin ici sert parfaitement le propos, son épure permet une grande liberté de ton, complété par la couleur dans le tome 2 qui apporte encore plus d’émotion autour des émois et de la fascination pour les filles du jeune héros.

Très drôles et touchants, ces gags marquent un moment unique dans la carrière du dessinateur qui se tournera vers des projets plus plastiques par la suite. Mention aussi à la série Blotch où il dessinera ses camarades de Fluide Glacial en artistes pédants, misogynes, racistes & ringards. Un club de dessinateur des années 1930 produisant des planches sans intérêt mais avec beaucoup de fatuité. Humour noir et réflexions sur l’art au programme de cette autre lecture très conseillée.

Blutch enchaîne avec des albums plus noirs et plus denses avec Péplum, une fable antique surréaliste et contemplative, qui marque un tournant dans son écriture. Puis, le très marquant Vitesse moderne, l’un de ses albums les plus connus ou son chef d’œuvre Lune L’Envers le consacre comme l’un des grands dessinateurs contemporains. Sa trilogie graphique à la limite de la bande dessinée et du livre d’artiste C’était le bonheur, La Volupté, La Beauté entérinera cette voie de l’exploration graphique dans son œuvre. Ses derniers projets, son appropriation de Tif & Tondu ou Variation qui rend hommage à tous les dessinateurs qui l’ont inspiré. Où il redessine des planches cultes du patrimoine franco-belge avec beaucoup de virtuosité.
Auteur multi-récompensé et célèbre pour son approche plastique du médium, cette parenthèse sur la jeunesse qu’est le Petit Christian reste d’une tendresse et d’un humour éclatant.

❤️ Mon conseil :
Pour prolonger la veine humoristique, lisez Blotch. Et puis, passez à ses grands récits Péplum, Vitesse moderne & Lune L’Envers.

7. THE AUTOBIOGRAPHY OF ME TOO

Grand fan de Plageman, je guettais chaque nouvelle planche de Bouzard dans Jade, Psikopat ou Fluide Glacial. Et en 2003, il démarre la pré-publication du Club des quatre dans Fluide et The autobiography of me too dans Psikopat. Pastiche complètement fou du Club des cinq d’Enid Blyton dans la Bibliothèque rose à la sauce South park. Des aventures glauques, pleine de pervers, de nazis, de morts et d’aventures adolescentes dans un cadre bucolique. Très dommage que Fluide n’ai pas souhaité continuer. Mais surtout ce sera le début d’une parodie d’autobiographie, ce genre très en vogue dans les années 2000, où Bouzard détourne tous les codes pour finalement créer un univers bien à lui, une autofiction réussie. En quelques dizaines de planches décalées et à charge, aux titres anglais pompeux, aux situations loufoques et aux contrefaçons du genre vers une écriture plus intime et un ton qui lui est propre. Ce sera dans les tomes 2 et 3 que les histoires se font plus personnelles, que l’alter-ego de l’auteur devient incarné et s’adjoint un acolyte qui lui permettra de sortir de l’anecdotique : son “chien stupide”. Flopi agit comme une conscience pour le héros, plus mature et réfléchi que son maître, (sauf quand sa nature première reprend le dessus) plus courageux ou bosseur et qui le sauve plus d’une fois dans cette campagne des Deux-Sèvres qui semblait bien loin des pays exotiques des grosses autobiographies originellement moquées.

Le trait brut et très chargé au feutre des premières planches laisse place à un dessin plus rond et nerveux à la plume. On sent que l’esprit un peu punk et énervé des premiers récits moqueurs laisse place à un ton toujours rock’n’roll mais maîtrisé. Bouzard travaille dans les détails, les expressions des personnages qui portent à eux seul certaines planches ou ce découpage très particulier qui est un des succès de cette autofiction campagnarde.
Après ces trois volumes, il enchaîne une série dérivée en couleur plus fantastique et moins autobiographique, The autobiography of a Mitroll qui est un peu moins réussie. Mais il revient à ses premiers amours avec Moi, BouzarD qui offre une vraie suite à The autobiography.

Après n’avoir travaillé que sur des histoires courtes, il se lance dans des albums au long court d’abord dans une version absurde de la 1ère Guerre Mondiale dans Les Poilus, puis Jolly Jumper ne répond plus dans la collection Lucky Luke vu par… On découvre un Lucky Luke un peu couillon, incapable de se prendre en main et empêtré dans une relation ambiguë avec Jolly Jumper. Le dessinateur révèle une facette intéressante de ce personnage mystérieux, le cowboy solitaire doit sa survie et son succès à la chance plus qu’à ses compétences. Guillaume Bouzard rend hommage à Morris et comme dans tous ses albums, les personnages sont bavards, et s’enlisent dans leurs discours absurdes.

❤️ Mon conseil :
Lisez Moi, BouzarD pour conclure cette série. Puis Plageman, le
Club des quatre et son Lucky Luke.

8. ROSALIE BLUM

Un bel exemple du livre que l’on attrape au hasard pour la beauté des dessins et qu’on ne lâche plus. Premier livre, premier gros succès pour cette jeune autrice qui a vu cette première série adaptée au cinéma par Julien Rappeneau.
Une histoire d’amour presque ordinaire, une parenthèse heureuse au milieu de nulle part, un livre sur la beauté de l’instant et de la chance à saisir. La particularité de cette série est que chacun des trois volumes raconte la même histoire vue de trois points de vues différents. Un homme tombe sur une Rosalie et décide de la suivre sur un coup de tête pour en savoir plus. Aude, la nièce de Rosalie, s’en aperçoit et se met à suivre Vincent et avec Rosalie s’arrangent pour qu’il les remarque. La situation s’inverse et un quiproquo amoureux s’installe pour cette comédie romantique qui est tout sauf mièvre. Difficile de mettre en lumière l’histoire tant nous sommes habitués aux histoires amoureuses : n’importe quelle oeuvre, livre ou film rejoue cette variation pour nous accrocher à l’intrigue. Aussi faire preuve d’originalité dans ce domaine est un beau défi. “Challenge accepted” pour Camille Jourdy qui propose une des plus belles histoires du genre depuis de nombreuses années. Un vrai talent d’écriture qui explique les nombreux prix et l’adaptation ciné, l’autrice excelle dans la mise en scène et la caractérisation des personnages et toute la beauté de l’album se joue dans les détails et les petites tensions. Même après plusieurs lectures, l’album réserve pas mal de secrets.
Chaleureux et expressif, son dessin surprend et fascine. Elle alterne les personnages presque croqués sur le vif, se passant de décors pour laisser la place au mouvement et au dialogue; avec un découpage proche du livre jeunesse avec des morceaux de pages colorées, sans trait de cerne, presque des tableaux et des cases sans contours qui rythment la page.
Après cette trilogie, elle continue de travailler pour le livre jeunesse et revient avec une nouvelle bande dessinée en 2016 Juliette, Les fantômes reviennent au printemps. Un vaudeville poignant et drôle, où elle arrive à proposer des situations amusantes et décalées dans cette histoire familiale chargée. En plus de son dessin déjà envoûtant, sur cet album  de grandes illustrations contemplatives qui ponctuent le récit offrant des respirations graphiques et esthétiques à ces univers pastels.
L’art de Camille Jourdy est dans le détail, qu’il soit narratif ou visuel, rien n’est laissé au hasard pour donner cette impression de simplicité et de complicité.

❤️ Mon conseil:
Rosalie Blum et Juliette, Les fantômes reviennent au printemps

9. PINOCCHIO

Je ne sais plus à quel numéro, j’ai attrapé le journal Ferraille (qui deviendra Ferraille illustré) où Winshluss publiait ses histoires. De Super negra à Pinocchio, en passant par Monsieur Ferraille avec Cizo, les références à Disney (celui de Walt, Ub Iwerks & Floyd Gottfredson) seront au centre de son œuvre. Au centre oui, mais avec un décalage puisque le dessinateur abordera sous un angle trash et punk mêlant la folie joyeuse impulsée par Disney et la folie furieuse impulsée par Ferraille.

Il suit la trame du conte de Carlo Collodi et en modernise certains aspects : Pinocchio est un robot et sa mise en route ira de catastrophes en catastrophes. Sa courte vie ne sera que désillusions : son créateur veut en faire une arme de guerre à vendre aux militaires, sa femme un sextoy et tout dérape à la suite d’un court-circuit. Ce sera la fugue que l’on connaît mais version sex, drug & rock’n’roll qui réunira Gepetto et “son fils” dans le ventre de la baleine. Une existence bien plus cruelle et violente que ce que l’on connaît. L’album se passe de texte, à l’exception des interludes géniaux avec Jiminy cafard. Cet écrivain raté, qui philosophe sur tout et rien (& qui ne semble rien savoir de Pinocchio…) intermèdes qui ponctuent le récit tragique du pantin. Une narration réussie sans passer par les dialogues ou la voix off, qui nous entraîne dans cet univers à la fois féérique et malsain.

Trash est le mot qui décrirait le mieux l’œuvre mais on passerait à côté de la beauté des planches. Des pleines pages sublimes à l’aquarelle ou des trouvailles graphiques de l’auteur.  Le dessinateur underground est un des grands créateurs d’images iconiques, son travail repose beaucoup sur des re-créations, ré-interprétations de personnages de la pop culture qui se seraient affranchis de leurs œuvres. Très maîtrisés, à la fois dans le dessin et le découpage, tous ses albums sont des vraies découvertes graphiques et son humour grinçant achève de nous emporter avec lui.

En parlant de contrefaçons et d’appropriation de la pop culture avec Cizo, il a réalisé l’album et l’univers de Monsieur Ferraille, en créant une légende à ce personnage né dans les années 30 dont les auteurs fréquentent les nazis, les soviétiques et finissent aux USA, un récit entrecoupé de fausses publicités, de pastiches d’études scientifiques, parodies de héros classiques du comics et de la BD… Et surtout la création de ce robot correspond déjà à l’univers de Pinocchio version courte et déjà hors piste.Ce travail est complété par des films, musiques, des expositions, création d’objets, où Winshluss et ses complices appliquent encore une fois la technique Disney en investissements tous les domaines de la création en déclinant ses licences avec toujours la critique de notre société de consommation en point de mire. Ce Pinocchio est une parfaite porte d’entrée pour découvrir son univers décapant.

❤️ Mon Conseil :
Continuez à suivre sa veine parodique avec Super negra ou Pat Boon – « Happy End »  puis explorez ses univers plus poétiques avec Smart Monkey ou Dans la forêt sombre et mystérieuse.

10. LA SAISON DES FLÈCHES

Je suis tombé par hasard sur l’exposition des planches de cet album dans une salle minuscule de la mairie d’Angoulême. Immédiatement conquis par les aquarelles magnifiques de Guillaume Trouillard, j’ai plongé dans cet univers complètement fou et incisif de cette Saison des flèches.

Le point de départ de cet album de Guillaume Trouillard & Samuel Stento est hilarant et critique. Des Indiens en conserve, lyophilisés et prêts à l’emploi pour vos tâches domestiques ou avoir un peu de compagnie. De vrais Amérindiens de la conquête de l’Ouest mis sous-vide par Mulligan’s Tradition, à utiliser pour amuser vos enfants ou étonner vos amis,… Tout le livre est un tour de force autour de cette idée absurde : les situations grotesques s’enchaînent et petit à petit c’est une vraie critique du monde occidental qui a détruit ces cultures en arrivant sur le continent américain. Très référencé, plein de clins d’œil cachés à l’histoire coloniale américaine, de la collection de clichés d’Edward S. Curtis à la Carlisle Indian Industrial School qui promettait de civiliser les enfants gardés dans ce pensionnat où Irvin Mc Mulligan a eu son idée de conserverie. Les auteurs incorporent des mots en Lakota et le titre de l’album est traduit pour d’éventuels lecteurs sioux Omaka Wanhin Kpe. La farce tourne à la chasse à l’homme, quand un père de famille décide de protéger “ses Indiens” de l’administration et son appartement se mue territoires sauvages, plaines, montagnes, déserts, torrents ou villages pour ce western improvisé. Les auteurs s’amusent à tirer le fil, d’une chambre avec tipi à la baignoire pleine d’un canoë, en passant par le congélateur qui renferme des inuits, les pages sont pleines d’inventions et de poésie au milieu de dessins poétiques ou technique.

Les dessins à l’aquarelle, découpées en gaufrier ou pleines pages, extraits de carnets de croquis, je journal de voyage, manuel technique d’élevage ou des fausses publicités nous plongent dans cet univers loufoque qui devient de plus en plus tangible et attirant. Tout, du scénario au trait participe à cette ambiance décalée, drôle et érudite. Réalistes et qui semblent être réalisées d’après nature les peintures & les dessins de Guillaume Trouillard offrent un contrepoint crédible à cette fable surréaliste. Avec beaucoup de talent, il multiplie les styles et les techniques pour proposer un album varié et graphique touchant. Après lecture, on pense au travail de Daniel Goossens ou aux Monthy Python pour cette folie très maîtrisée. Un humour qui donne à réfléchir sur  comment des migrants européens ont détruit plusieurs civilisations en quelques années… Les retraités, héros de cette histoire prennent le parti des Sioux, allant de plus en plus loin et on s’engage à leurs côtés avec bonheur…

❤️ Mon Conseil:
Lisez Colibri et Welcome pour prolonger ce voyage graphique dans ces beaux imagiers pour adulte.

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Illustration principale : © Jean-Claude Forest – Barbarella

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