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Découvrir la bande dessinée — ép.4 : Les grands maîtres de l’humour en 10 essentiels

Pour ce quatrième dossier, on vous propose de plonger dans les dix albums d’humour qui nous paraissent les plus essentiels. L’humour, probablement la chose la plus difficile à écrire et dessiner, tant le spectre est large et son appréciation encore plus. Desproges avait trouvé la réponse la plus fine à ce débat infini “Oui, on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui.”

📙 Place au quatrième tips pour construire votre bibliothèque idéale les grands maîtres de l’humour en 10 essentiels

Sommaire 📰

1. GASTON LAGAFFE (+ LES IDÉES NOIRES)
2. LES DINGODOSSIERS (+ LA RUBRIQUE À BRAC)
3. LES FRUSTRÉS
4. LES BIDOCHONS (+ KADOR)
5. L’ENCYCLOPÉDIE DES BÉBÉS (+ GEORGES & LOUIS)
6. JEAN-CLAUDE TERGAL (+HOUPPELAND)
7. LE RETOUR À LA TERRE (+ SOYONS FOUS)
8. PASCAL BRUTAL
9. TU MOURRAS MOINS BÊTE
10. ZAÏ ZAÏ ZAÏ ZAÏ

1. GASTON LAGAFFE (+ LES IDÉES NOIRES)

Aussi loin que je me rappelle j’ai toujours lu des gags de Gaston, que ce soit dans le tas de vieux Journal de Spirou ou dans les albums souples chez les grand-parents, Gaston date de mes premières lectures.
Créé comme une récréation, un bouche trou pour les pages du Journal de Spirou, tandis que Franquin est au sommet avec sa série Spirou, il crée des gags et des bas de page avec Jidéhem. Ce passe-temps va devenir de plus en plus important et Franquin finira pas laisser le groom pour se concentrer sur ce héros qui lui appartient.
Ce personnage fascine tous les lecteurs, car il est proche de nous : à la différence de beaucoup de personnages de bande dessinée Gaston est humain. Ce n’est pas un héros sans failles,  et déconnecté de la réalité, au contraire il a ses faiblesses & ses défauts mais n’essaie pas de les cacher. Ce n’est pas un meneur, mais il s’engage pour les autres ou vers la fin de sa carrière pour la planète. Ce n’est pas un champion mais ses actes font preuve d’empathie & d’une attention au monde que tous les exploits ne peuvent acheter. Gaston a gardé son âme d’enfant et ne fait pas de concessions à la société normée. Les gags tournent tous autour de ces questions : le travail & ses contrats (point d’orgue de cette résistance passive), le paraître &  ses règles, la vie en société ou ses lois (pensez à ces pauvres parcmètres)…
On rit beaucoup, réfléchis autant, en lisant ces gags pas si loufoques. Cet anti-héros nous parle du monde qui nous entoure avec un regard naïf et rêveur qui met tout de suite en lumière les défauts et illusions de notre société. Ses collègues, patrons et amis ne le comprennent jamais vraiment, car ils essayent de leur côté de s’intégrer, de bien faire au sens sociétal/de la norme. Mademoiselle Jeanne est probablement la seule dans ces planches qui a vu toute la richesse et la grandeur du héros sans emploi.
Le dessin incroyable de Franquin y est aussi pour beaucoup dans notre attachement viscéral à cette série. On vous en a déjà parlé à propos de Spirou. Il reste l’un des plus grands dessinateurs, le maître du mouvement et du dessin animalier. Pour beaucoup il a posé les bases de la grammaire graphique de la bande dessinée d’humour. En soutien des scénarios déjantés et des personnages attachants, les planches de cette série fourmillent d’inventions discrètes, de détails géniaux, de running gags visuels.
Toute la série est conseillée (on vous conseille de la relire plusieurs fois dans l’année comme une cure.). Tout même si, on préfère prévenir les premiers volumes sont un peu différent du Gaston classique, l’auteur cherchait, improvisait ses illustrations et gags avant de lui trouver son univers et la forme qu’on lui connaît.
Les Idées noires (lire l’incontournable) également, œuvre plus tardive à l’humour grinçant, ces pages sont le pendant cynique et méchant des aventures du gaffeur : il propose une série de onze strips pour le supplément « pirate » du Journal de Spirou : le Trombone illustré. Ce fascicule, offert aux acheteurs du journal, propose une bande dessinée et du rédactionnel plus adulte et politique que ce qui se passe dans le très familial Spirou. Yvan Delporte et André Franquin rassemblent une équipe de nouveaux dessinateurs et explorent de nouvelles pistes : Tribunes féministes, strips caustiques sur les chasseurs, les militaires, les curés, … Trente et un numéros seront distribués avant que la direction ne mette fin à cette équipée sauvage mais Gotlib (lui-même collaborateur de la mini-revue) fasciné par Les Idées noires proposera à Franquin de continuer dans son nouveau journal, Fluide Glacial. Mieux, il recompose un de ses strips pour en faire une planche (la fameuse page avec les loups) et ce fut une suite de gags mémorables, incroyablement drôles et macabres.
Une mise en scène sombre de la stupidité humaine, en miroir de Gaston qui incarnait la bêtise sympathique, Franquin s’attaque aux grandes questions politiques du moment et les imprime sur la rétine de ses lecteurs grâce à ses gags parfaits. Il paraît que l’humour aide la mémoire à fixer les informations, avec les Idées noires Franquin a durablement gravé son dégoût de l’armée et de la bigoterie, de la chasse et de la corrida, du nucléaire et de la pollution, des idiots en tous genres,… et nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui. Ces idées noires n’en sont que plus lumineuses.

❤️ Mon conseil  :
Lisez aussi les Idées noires pour découvrir l’autre facette de l’humour de Franquin.

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2. LES DINGODOSSIERS (+ LA RUBRIQUE À BRAC)

Encore une fois, c’est chez mes grands-parents que je trouve les Dingodossiers, que je relis à chaque vacances sans bien tout comprendre mais en adorant les parodies de western, d’espions, les coulisses loufoque du cinéma… Au fil des années, c’était devenu un incontournable des vacances, source inépuisable de sketchs et de jeux de mots personnels qui étaient testés pour faire honneurs aux maîtres.
Parus dans le journal Pilote, dans la tradition voulue par Goscinny de proposer des rubriques humoristiques  “d’actualité” ou inspirée de celle-ci. On imagine toute de suite à la lecture des planches de ces dossiers, la voix façon ORTF cette “série documentaire” loufoque sur les habitudes des Français en vacances, le secret des stars de cinéma, les traditions, les spécialités culinaires, l’école,…
Les auteurs chroniquent sans relâche leurs contemporains, se plaisent à cartographier la France des années 60 avec un angle piquant et satyrique.
Le dessin pas encore assuré de Gotlib se délie au fil des planches, jusqu’à La Rubrique à Brac qu’il continue seul, Goscinny ne pouvant plus assurer les scénarios, où ses envolées graphiques dont il a le secret se font de plus en plus présentes. Passionné par le lettrage, il parsème de petites indications, notations en off, de détails géniaux qui ajoutent une couche de ricanements supplémentaires à ces planches déjà hilarantes. Une habitude qui va devenir de plus en plus présente dans ses travaux. Cette série est un exemple parfait de ce que peut faire la bande dessinée, intransposable dans un autre média, ces jeux entre le texte, le dessin et ces surimpressions donnent une dimension unique à ces planches.
On conseille -très fortement- l’intégralité des deux séries qui n’en font qu’une quelque part (à l’exception peut être du hors-série de la Rubrique à Brac, le T6 Rubrique à Brac Gallery qui est une suite de pastiches des grandes oeuvres de l’histoire de l’Art avec les personnages phares de Gotlib, créé dans la continuité de la version animée de La Coccinelle.) Impossible de s’en lasser, on a rarement vu une série qui faisait autant l’unanimité chez les lecteurs, tous âges et genres confondus.

❤️ Mon conseil  :
Lisez tous les albums de Gotlib !

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3. LES FRUSTRÉS

Je suis tombé sur le premier volume des Frustrés à la médiathèque, attiré par cette couverture géniale, avec ce personnage avachi, cigarette à la main sur fond violet et noir.
La carrière de Claire Bretécher accompagne en filigrane l’histoire de la bande dessinée, elle travaillera pour tous les grands journaux, de Tintin et le journal Spirou à Pilote avant de partir fonder L’Écho des savanes avec Gotlib et Mandryka. Puis ce sera le début des Frustrés dans Le Nouvel Observateur, son chef d’œuvre (avec Agrippine, 10 ans plus tard.) Autre particularité, elle auto-édite ses albums, pratique peu courante et s’adonne à la peinture en parallèle de la bande dessinée et publie plusieurs recueils.
L’œuvre de Claire Bretécher s’articule autour de l’observation et d’une chronique éclairée de notre société. Tout au long de sa carrière, particulièrement dans les pages des Frustrés et d’Agrippine, elle chroniquera la vie de ses contemporains avec humour et justesse au point que Roland Barthes la désignait en 1976 comme « le meilleur sociologue de l’année. », avec une œuvre célébrée par les grands penseurs de l’époque de Bourdieu à Umberto Eco. Dans ces planches publiées chaque semaine, pendant dix ans, dans Le Nouvel Observateur elle aborde tous les thèmes en vogue dans les années 60–70 & ceux qui étaient encore tabou dans les grands médias : libération sexuelle, féminisme, homosexualité, l’argent et la politique, la famille et le couple, l’éducation et les enfants,…
Dix ans plus tard avec Agrippine, elle se penchera sur les ados qui se confrontent à notre société et aux aînés. Une continuité modernisée de son travail sur les Frustrés. Planches humoristiques aux dialogues percutants & à la portée réflexive profonde, ses œuvres ouvrent un champ d’exploration nouveau dans la bande dessinée en proposant une œuvre qui observe et questionne le monde autant qu’elle diverti.

Proche de Ronald Searle, Quentin Blake ou Sempé, son dessin évoque immédiatement le mouvement & le croquis piqué au vif. Sans être seulement illustratif, son  trait acéré distille des ambiances et des émotions qui permettent aux dialogues de révéler tout leur potentiel comique et incisif. Elle construit la majorité de ses planches en gaufrier régulier, qui lui permet de proposer chaque semaine une saynète sans avoir à faire de liens mais de jouer sur le décalage entre le texte et le dessin. À la manière d’une pièce de théâtre les personnages entrent en scène et exposent/confrontent leurs points de vue dans ces courts moments.

Contrairement aux bandes dessinées évoquées plus haut, on met plus de temps à apprécier les albums de Claire Bretécher, il faut un peu de maturité ou de recul sur le monde. Car le rire, et le sel de ces planches résident dans cette observation implacable de la vie en société. On pourrait faire un parallèle avec les humoristes et chroniqueurs du moment qui expriment des points de vue forts à travers leurs caricatures… L’ensemble a une portée politique certaine et tout son travail se situe sur cette frontière entre humour, satire et pamphlet joyeux.

❤️ Mon conseil  :
Lisez Agrippine mais aussi Les mères ou La Vie passionnée de Thérèse d’Avila qui raconte la vie de la sainte avec un angle humoristique.

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4. LES BIDOCHONS (+ KADOR)

C’est dans les pages de Fluide Glacial qu’une amie de mes parents m’achète en vacances, et ce malgré les réticences de ces derniers devant la couverture provocante et mes quatorze ans. Je ne tardais pas à devenir accro. Parmi toutes ces découvertes il y en a une qui semble venir d’un autre temps, les Bidochons.
Personnages secondaires de la série Kador parue dans Fluide Glacial Robert & Raymonde vont petit à petit voler la vedette au chien philosophe. Kador réfléchi, connaît Kant et s’interroge sur le sens de la vie tandis que ses maîtres disent des banalités, ne connaissent que la télé et s’interrogent sur ce qu’ils vont manger. Au fil des planches, il n’y aura même plus besoin de leur opposer kador pour apprécier les non-aventures de ces gentils beaufs.
Binet a trouvé le ton juste et le dessin parfait pour évoquer le « français moyen », cet être présent en filigrane dans les médias et les conversations de comptoir. Le dessinateur a donné un visage & une voix à ce fantasme de Mr et Mme Tout le monde. Et c’est magique. Situation quotidiennes, conversation et dialogues absurdes de banalité, tous les moments clefs de nos vies modernes sont passés au crible des réflexions de Robert & Raymonde. Miroir déformant, ils nous permettent de rire de nos travers et de ceux des autres avec la même mécanique cathartique que la satire ou le théâtre. Les dialogues sont savoureux et les situations ne tombent jamais à côté, passant au crible la société de consommation, les médias, la politique, …
Plus proche du dessin de presse que de la bande dessinée classique le style détonne et séduit par son efficacité et sa simplicité. Un noir & blanc assez fin, qui se permet beaucoup de liberté. Un trait volontairement imprécis qui renforce la spontanéité des personnages et donnent un rythme très vivant à ces saynètes. Il va même jusqu’à indiquer les éléments du décor avec une petite flèche et leur nom plutôt que les redessiner. Un parti pris habile au cœur de ses histoires qui dénoncent souvent l’apparence, le paraître et les petites mesquineries.
Ces personnages vont devenir l’incarnation de ce “ français moyen” et même expression populaire, preuve de leur ancrage dans l’imaginaire populaire.

❤️ Mon conseil  :
Lisez aussi Kador et Impondérables

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5. L’ENCYCLOPÉDIE DES BÉBÉS (+ GEORGES & LOUIS)

Plus jeune, je lisais avec attention Georges & Louis dans Fluide Glacial sans jamais bien tout comprendre. Et puis je tombe un peu plus vieux sur un exemplaire usé de Route vers l’enfer chez mon bouquiniste, c’est le coup de foudre et je découvre un continent inconnu.  
Célébré par les dessinateurs de tous horizons, Grand Prix du festival d’Angoulême, il reste méconnu du grand public et c’est dommage. Il est le maître incontesté de l’humour absurde, des décalages forcenés et des mash-up les plus drôles de la bande dessinée : Daniel Goossens a bâti une oeuvre unique entre des Monty Python, Pierre Desproges & Gotlib, son mentor. Avec son travail c’est tout ou rien, soit on ne comprend pas soit on est hyper fan. Il fait partie de ces auteurs qu’il faut mériter, il y a un seuil à passer, une convivance à trouver. Mais une fois à bord, c’est une fusée qui nous entraîne loin, très loin. Avec l’Encyclopédie des bébés, il décrypte le monde des enfants (& des parents) en prenant pour point de départ le point de vue des nourrissons, des “brochettes d’experts” à n’en plus finir, des parodies de films,…. Dans Georges & Louis, les personnages qui se veulent romanciers écrivent la Bible, voyagent dans le temps,… Il réinvente (le temps d’un album) les vies d’Albert Einstein, du Père Noël, de Jésus, il a redessiné la plupart des personnages du 7e & du 9e art dans ses rôles décapants (sa couverture de Fluide Glacial où Tintin se drogue est passée dans les médias et reste une des plus célèbres du journal). Un humour érudit et référencé qui cache souvent plusieurs niveaux de lecture pour le bonheur des fans. Les pages sont parsemées de détails décalés, de bulles secondaires absurdes, ou de commentaires des personnages sur ce qui est en train de se passer.
Autodidacte, considéré comme un véritable génie du dessin par ses pairs tant son trait s’est affirmé au fil des albums comme un style à part et réussi. Un trait hybride, qui tend sans cesse vers le réalisme avec des passages qui se permettent d’être plus caricaturaux ou à l’inverse très précis selon les besoins de l’histoire ou du gag. Le découpage particulier avec ses fondus, ses actions simultanées ou encore l’utilisation des onomatopées dans le dispositif comique ont fait de ses planches un moment à part du journal Fluide Glacial tout en restant dans le ton et l’esprit du fondateur.
Les albums de Daniel Goossens se résument difficilement. Impossible de dire en quelques phrases les trésors et les subtilités que contiennent les histoires qui composent ces recueils. On y trouve des conseils en peinture, en tricot, d’écriture de testaments –anciens ou nouveaux- de dessins de plis, de séduction de femmes sauvages, ou de conquête du monde pour mollusques rebelles… Jetez un œil attentif sur ces albums, vous embarquez pour une planète intimiste et inconnue, déjanté et accueillante, sans limites et familière.

On vous conseille tout bien sur, vous pouvez commencer par l’Encyclopédie ou ses plus récents pour approcher cette œuvre protéiforme & GÉNIALE.

❤️ Mon conseil  :
Difficile là aussi de dire autre chose que lisez tout Goossens !

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6. JEAN-CLAUDE TERGAL (+HOUPPELAND)

Toujours chez Fluide Glacial, il y avait ces planches mensuelles avec ce looser ultime. Un catalogue de ratages et de râteaux cosmiques qui illustrent tout ce qu’il ne faut pas faire quand on est amoureux ou en recherche de l’âme sœur. La bêtise de Jean Claude ne lui permet même pas le luxe de l’amitié.
Dans Raymond Calbuth, sa première série, il explorait la partie décadente que pourrait vivre le personnage vieux, plus excessif et loufoque que le jeune Jean-Claude Tergal qui arrive. Une cascade intéressante puisqu’elle tourne autour des mêmes sujets avec des points de vue, des tons différents. Dans cette série d’une tristesse réjouissante, il y a un noyau dur, une perle dans la coquille : la jeunesse du personnage. Le dessinateur livre sur quatre albums, parmi les dix de l’ensemble, les planches les plus drôles et touchantes sur l’enfance et l’adolescence.
Pour l’adaptation cinéma qu’il réalise, il créa le personnage du Nouveau Jean Claude, qu’il adapta également en bande dessinée avec Jean-Louis Tripp au dessin. Une version plus “crédible” pour le long-métrage qui n’allait pas aussi loin que dans J.C. Tergal. Le film n’est pas aussi drôle que la série d’origine, même un peu convenu sur son humour. Les trognes, l’ambiance, les scènes courtes, les running gag, et le style graphique qui ont fait le succès de la série y font cruellement défaut.
Le style plutôt caricatural et épais des débuts s’est épuré au fil des albums, en particulier depuis qu’il réalise aussi les couleurs de ses livres. Le dessin de Tronchet est rond, chargé de détails derrière les mines épurées des personnages. Et si ces visages sont caricaturés à l’extrême il porte une attention assez forte au découpage et aux décors. Pour mettre en valeur ces ambiances sordides, glauques et dépressives, il fallait bien ça.
Rire jaune. Un humour cynique et noir qui traverse son oeuvre et explose dans son autre chef d’oeuvre Houppeland une société où il est obligatoire de fêter noël, une dystopie à la Brazil qui aurait tourné beauf : le mauvais goût comme valeur étalon d’un monde pas si éloigné où le rire est devenu une obligation sociale.

Si vous ne deviez lire que deux séries de lui sur son imposante bibliographie ce serait ces deux-là. Aujourd’hui, le dessinateur propose des histoires intimistes, des récits de voyage, des fictions réussies seul ou en collaboration avec Anne Sibran. Moins déjantés et dépressives, on y retrouve par touches, cet humour désespéré qui ont fait son succès.

❤️ Mes préférés  :
Jean-Claude Tergal présente ses pires amis,
Jean-Claude Tergal raconte son enfance martyre,
Jean-Claude Tergal découvre les mystères du sexe

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7. LE RETOUR À LA TERRE (+ SOYONS FOUS)

J’ai hésité à mettre cette fiche ou Soyons fous, ce recueil d’histoires courtes, qui avec La Loi des séries, les superhéros injustement méconnus ou Bill Baroud sont probablement les planches les plus drôles de Larcenet. Disons égalité avec La Vie est courte, ces recueils de dessins humoristiques réalisés avec Jean-Michel Thiriet : 300 illustrations/gags dans la veine de Gary Larson ou Glen Baxter vraiment réussis. Soyons fous donc, qui présente des portraits pseudo-sociologique sur Dieu, la Femme, les pirates, les enfants, le barbare, les lutins,… comptent parmi mes pages préférées de Manu Larcenet mais on était là pour parler du Retour à la terre.
L’auteur d’Aimé Lacapelle, albums “d’humour rural”, Jean-Yves Ferri créé une série autobiographique fantasmée sur la vie de Manu Larcenet qui se place en miroir humoristique du Combat ordinaire. Il s’empare de ce moment particulier de la vie de son ami et le transpose dans une série de strips connectés et chronologiques autour de son déménagement à la campagne. Après avoir rencontré sa compagne et sa vie de couple, de son travail de dessinateur exilé au milieu des bois, de la vision de la campagne pour ce néo-rural, ou encore sa paternité et la vie de père au foyer…
Là où le Combat ordinaire présentait la face noire et inquiète de cette histoire, ce récit à quatre mains en offre les bons moments. Les auteurs s’amusent à parler de leur métiers, piques sur les festivals de BD, les prix ou la notoriété, le héros commence même à évoquer une série Le Retour à la terre avec une caricature des auteurs qui se réjouissent de cette mise en abyme.

Le dessin minimaliste et ample de Larcenet se fait plus précis pour cette série, il donne une touche plus léchée et légère à son trait habituel. La mise en page reproduit le découpage original et efficace de JY. Ferri en demi-planches qui lui permettent de raconter son histoire en la ponctuant de respirations, de poésie, de traits d’humour et de running-gags.
Un humour plus léger que les productions antérieures des auteurs dont Ferri en reprendra les codes pour son très bon De Gaulle à la plage. Où on retrouve sous la même forme, les non-aventures du Général, plus proche de Monsieur Hulot que du héros de la Résistance.

Après 3 albums d’Astérix, dont Ferri est devenu le scénariste, et après 4 tomes de Blast et le dyptique de l’adaptation du Rapport de Brodeck pour Larcenet, les auteurs revient à la série dix ans après. On imagine les multiples possibilités de mise en abyme qui se dessinent…

❤️ Mon conseil :
Lisez le Combat ordinaire pour comprendre les références de cette série (et que les 2 premiers volumes sont très beaux)

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8. PASCAL BRUTAL

Dans les pages de Charlie Hebdo, Riad Sattouf a réalisé des portraits, des strips à partir d’histoires vues et entendues dans la rue, dans le métro ou autour de chez lui pendant neuf ans. Ces instantanés que l’auteur affirme très peu enjolivés pour les besoins de l’histoire sont à la fois d’un humour terrible et effrayant : car ils reflètent une réalité crue. Ces petites scènes quotidiennes souvent violentes, étonnantes & tristes ; malgré la touche du dessinateur qui nous les rend amusantes.
Nourrit de ces personnages naturellement caricaturaux, il imagine Pascal Brutal, qui vit dans une France du futur gouvernée par Alain Madelin et peuplée de personnages tout droits sortis de la Vie secrète. Fan de Diam’s, la rappeuse devenue égérie, ce naturalisé Breton (région devenue autonome) se présente comme l’incarnation de la virilité.
Pascal, cette montagne de muscle sensible qui aime se confier et raconter sa vie dans ce futur où la droite extrême est au pouvoir et où la loi du plus fort est devenue la norme. Il s’attaque à la culture, à l’art, au langage et « la fin de l’intelligence » à travers les différentes incarnations de Pascal. Chaque épisode ou presque le met dans un rôle, une posture à la manière de reboot. Plus décalé que ses productions récentes, les quatre albums des aventures de Scalpa’ sont un bijou de connerie réussie, tout est exagéré, tout est génial.
Il a développé pour cette série un langage graphique, multipliant les clins d’œil et le paratexte (didascalies, onomatopées, apartés,…) tout en gardant la lisibilité. Le dessin nous emmène à la limite du grotesque et de l’exagération. Il est l’un des rares auteurs à avoir saisi quelque chose de notre époque avec autant de justesse ; et ses albums offrent une réflexion sur notre société tout en distillant leur humour unique.
Si vous avez aimé l’Arabe du futur, les Cahiers d’Esther ou toute la veine “réaliste” de l’auteur, jetez un œil sur ces deux séries qui fonctionnent en tandem. Que sont les trois volumes racontant notre époque à travers l’observation de La Vie secrète des jeunes ou les quatre racontant notre époque à travers l’exagération de Pascal Brutal. Dépaysement garanti.

❤️ Mon conseil :
Lisez La Vie secrète des jeunes et Les Cahiers d’Esther pour prolonger l’humour & cette écriture chronique de notre époque.

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9. TU MOURRAS MOINS BÊTE

Impossible de me rappeler quand j’ai découvert le blog de Marion Montaigne, il me semble que c’était peu de temps après avoir acheté son album La vie des très bêtes et depuis ce jour je suis un inconditionnel. Puis les recueils du blog avec des inédits sont sortis et enfin la série d’animation sur Arte avec la voix de François Morel. Dream team. C’est l’une des auteures les plus drôles du monde, et je ne rigole jamais avec l’humour. Il suffit de quelques pages pour vous en convaincre.
La science version crash-test pour le Prof qui répond toujours à une question d’un lecteur, à la manière d’un courrier du cœur sous forme de cartes postales vintage. Le Professeur Moustache et Nathanaëlle s’attaquent à la science en testant toutes les armes, bactéries &  inventions possibles. Tous les thèmes sont abordés : de la peur en avion à Star Wars et les lasers en passant par la mollesse des adolescents… les amateurs de culture geek en auront pour leur argent & les fans de Fred & Jamy aussi !
Par rapport au blog, les recueils comportent des dessins inédits de dizaines de dessinateurs qui ont réalisé les visuels des cartes postales qui sont le point de départ de chaque rubrique. Les notes de blog ont été classées et redécoupées par thème et comportent quelques inédits. Le dessin vif penche du côté du dessin de presse et s’attache au mouvement et à l’émotion plutôt que la précision et nous entraîne dans un univers vraiment décalé.
Suite à ces recueils, elle se lance dans un album au long court sur l’astronaute français Thomas Pesquet. Elle a suivi le parcours exceptionnel de ce pilote de ligne qui décide de tenter sa chance à l’Agence Spatiale Européenne et qui deviendra la star des réseaux sociaux une fois dans la Station Spatiale Internationale. On découvre la sélection, l’entraînement puis le départ dans l’espace et enfin le retour sur terre de Thomas Pesquet (la partie spatiale étant la plus médiatisée, l’autrice a fait le choix de se concentrer sur le reste.) Marion Montaigne a trouvé comment mixer gag et narration au long court, on apprend beaucoup de chose en s’amusant et les 200 pages se lisent d’une traite tellement c’est prenant.
Avec Dans la combi de Thomas Pesquet elle achève de prouver que l’humour & la science sont un mélange du tonnerre et que ses livres sont à la fois drôles, fins et malins. Que dire de plus à part : lisez tous ses albums !

❤️ Mon conseil :
Regardez l’adaptation animée avec la voix de François Morel.

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10. ZAÏ ZAÏ ZAÏ ZAÏ

J’ai découvert son travail avec l’adaptation de son roman Figurec par Christian De Metter. Une histoire aux accents de Truman Show poussé par un humour noir et un goût du pastiche déjà très fort.
Depuis quinze ans et une trentaine de livres, il propose ses albums décalés et marquants, où l’humour est approché sous toutes les formes mais ce sera avec Zaï zaï zaï zaï que Fabcaro trouvera le succès public.  Un livre qui a raflé une bonne partie des prix à sa sortie, obtenant même une distinction inventée pour lui par Philippe Geluck. Adapté au théâtre (et prochainement en film) cette  histoire absurde d’un homme n’ayant pas sa carte de fidélité au moment de régler dans un supermarché, qui part en cavale, est difficile à résumer. Récit burlesque presque évanescent où d’un homme traqué pour de mauvaises raisons, c’est aussi une métaphore de la précarité des auteurs (le héros est un dessinateur de BD) et le pas de côté permanent lui permet de dire beaucoup de choses sur notre société normée avec humour et détachement. Critique réussie de nos contemporains et de leur besoin de rapidité, de l’obsession du paraître et du regard de l’autre, ou encore sur la précarité et l’exclusion.
Il avait commencé à distiller un humour non-sens très british avec l’in-résumable -20% sur l’esprit de la forêt ou La Clôture. Suivra un de mes préférés Carnets du Pérou, un pastiche de carnet de voyage -genre plus qu’à la mode dans les librairies- où l’auteur est démasqué en train de dessiner son carnet authentique depuis son appartement, avec Google maps. Il enchaîne les albums de ce genre et continue de détourner & pasticher les « genres » surtout la famille & le couple qui en fait sa cible privilégiée. Avec Et si l’Amour c’était Aimer ? & Moins qu’hier, plus que demain, il revisite les romans-photos et les télénovellas. Véritable manuel pour rater ses relations & paraître décalé en toute situation, ces situations ne ressemblent à rien de ce que vous connaissez – ou peut être si, et c’est le problème.
Son dessin se fait plus simple pour véhiculer ses situations universelles, chaque planche ou dialogue pastiche et retourne les codes des genres, des clichés ou des expressions figées. Les personnages sont travaillés comme des silhouettes pour véhiculer les situations plus que les incarner, les visages sont réduit à leur plus simple expression pour mettre en avant les dialogues. Une écriture graphique qu’il continue d’explorer dans ses nouveaux livres avec toujours plus d’épure où il réutilise le même dessin pour composer les différentes cases de sa planche tout en faisant avancer l’histoire (un outil comique et narratif appelé Itération iconique en bande dessinée.)
Les dialogues s’enchaînent de manière théâtrale dans les saynètes proposées ici et le comique de situation semble omniprésent entre les « héros » de ces histoires. Scènes de couples, comédies romantiques, carnet de voyage, autobiographie… l’auteur se plaît à réécrire à sa manière les grandes tendances du moment.

Auteur prolifique, scénariste pour plusieurs séries (Achille Talon, Amour passion et cx diesel, Z comme Don Diego, Mars !), romancier avec Figurec et en 2018 Le Discours, chez Gallimard, il travail son univers à la fois couillon & très malin. Un mix savamment dosé qui font de ses livres des petites bombes d’humour à prêter/offrir à tous vos amis.

❤️ Mon conseil :
Lisez aussi Carnets du Pérou, Et si l’Amour c’était Aimer ? & Moins qu’hier, plus que demain dans la même veine.

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Et vous, quels sont vos 10 essentiels ?
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Illustration Principale : © André Franquin/Dupuis

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