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Découvrir la bande dessinée — ép.2 : BD de genres ou les nouveaux classiques en 10 essentiels

Attention on touche au cœur, aux albums emblématiques de “l’âge d’or” de la bande dessinée en France : ce moment où les BD étaient partout, où les séries adultes ont fait leurs nids dans les librairies et chez les lecteurs.
Dans la première partie de ces dossiers, nous nous sommes arrêtés sur les grands classiques : les albums que l’on pouvait retrouver chez pépé & mémé, à la bibli ou au CDI : en bref, les albums les plus connus du grand public. Aujourd’hui, on s’attaque aux nouveaux classiques via la BD de genre.

Sommaire 📰

1. BLUEBERRY
2. L’INCAL
3. JÉRÔME K. JÉRÔME BLOCHE
4. LES CITÉS OBSCURES
5. XIII
6. THÉODORE POUSSIN
7. PETER PAN
8. MURENA
9. DONJON
10. LASTMAN

1. BLUEBERRY

Ado, je lisais tout ce que je pouvais trouver sur les amérindiens, romans, témoignages et bandes dessinées. J’en avais déjà une vision tronquée avec Lucky Luke et les Tuniques Bleues mais Blueberry changea tout. Je suis tombé sur Geronimo l’Apache, le 26e tome qui venait de sortir et ce fut le choc. Esthétique d’abord devant la beauté et la précision des dessins mais aussi pour la représentation non manichéenne des personnages, loin de les idéaliser ou de les marginaliser, Jean Giraud examinait l’une des figures mythiques de la lutte contre la colonisation de l’Ouest.

Retour aux premiers volumes de Jean-Michel Charlier & Jean Giraud. Pour la première fois, la bande dessinée s’attaquait aux cow-boys et aux indiens mais d’un point de vue antimilitariste, revenant sur les génocides indiens et l’aspect colonisateur des premiers américains. Mike Blueberry, soldat par défaut, n’aime pas tellement ses camarades tuniques bleues ni les décisions de Washington. Si le personnage à la gueule de Belmondo nous plait tant c’est qu’il combine l’héroïsme et l’irrévérence, la fougue et l’indifférence.

Autre particularité de cette série qui va s’imposer comme la référence, toujours copiée, jamais égalée : est sa construction scénaristique sur plusieurs albums. Le premier cycle s’achève au bout de cinq albums alors que le standard est plutôt l’histoire courte de quelques pages dans les années 1960. Aussi, Charlier explore une possibilité encore peu explorée en bande dessinée : faire vieillir son personnage au fil de ses aventures. Jusque-là, les héros étaient prisonniers d’un temps figé, à la fin de chaque aventure, ils revenaient plus ou moins au point de départ. Blueberry lui, subit la violence de son époque, des combats, la marque du temps et de l’alcool : ses décisions entraînent des changements irrémédiables. C’est probablement l’un des secrets de longévité de la série.

L’autre raison, qui n’est pas un secret, est le somptueux dessin de Giraud qui a évolué tout au long de la saga et qui a révélé l’un des plus grands dessinateurs de l’histoire du 9e art. Dans les pas de son maître Jijé, le jeune dessinateur va chercher son style, passant d’un réalisme gratté & dur à un dessin plus souple & rond tandis qu’il explore de nouvelles techniques sous le pseudonyme de Moebius. Dessin anatomique et décors incroyables de réalisme dans Blueberry, avec en parallèle le trait rond, hachuré et hésitant dans Arzak qui laisse libre court au dessin automatique, sans lunettes ou sous l’emprise de psychotropes. Deux dessinateurs distincts se mettent à coexister, avec deux univers radicalement différents mais pas hermétiques.

La reprise par Giraud, seul après la mort de Charlier, ainsi que les spin-off ont encore élargi les possibilités et la manière d’aborder la série. Plusieurs scénaristes et dessinateurs sont intervenus dans les différents cycles. Quatre grandes périodes composent la série : Blueberry & Mister Blueberry (renommée ainsi par Giraud quand il reprend seul la série à partir du tome 24), la Jeunesse de Blueberry et Marshall Blueberry.
Sous couvert de son apparent classicisme, elle est une des plus modernes de la bande dessinée franco-belge. Dargaud réédite sous forme d’intégrales avec dossier (et bonus) tous les albums de la saga, une bonne occasion de rejoindre l’équipée sauvage.

🚧 Toute la série n’est pas forcément conseillée, plusieurs scénaristes et dessinateurs sont intervenus dans les différents cycles. Quatre cycles principaux composent la série : Blueberry, la Jeunesse de Blueberry, Marshall Blueberry et Mister Blueberry

On reste très fan de la série régulière Blueberry & Mister Blueberry et du triptyque Marshall Blueberry, un peu moins de la Jeunesse de Blueberry

❤️ Nos préférés :
La Mine de l’Allemand perdu,
Le Spectre aux balles d’or,
L’Homme qui valait 500 000 $,
Nez Cassé

2. L’INCAL

La série qui a provoqué le plus de discussions passionnées avec mes amis du lycée, tellement l’univers questionne. Sans trop en dévoiler, la série s’interroge sur le début et la fin de l’univers, la place du messie et de la religion, la destinée et le libre-arbitre,… dans une sorte de polar trash et marrant avec pour héros un je-m’en-foutiste sympathique.

Un monde dystopique à souhait, où au cœur d’une Cité-Puits sur Terra 2014 on découvre la misère de l’homme connecté à son écran, exploité et encouragé au suicide pour le bien de tous, main d’œuvre interchangeable de la fourmilière qui fait vivre un olympe d’énarques immortels. À ce cocktail “classique” de la dystopie, les auteurs ajoutent une dimension alchimique, magique & mystique qui fera toute la différence et la rendra unique.
Une œuvre inspirée et qui aurait sa place entre les livre-mondes phares de la SF de P.K. Dick, J.Brunner et F.Herbert : Blade Runner, Tous à Zanzibar et Dune. Cette dernière référence n’est pas anodine puisque Alejandro Jodorowsky devait adapter Dune au cinéma avec une ambition démesurée, et des design de Mœbius et H. R. Giger. Le projet arrivera jusqu’à David Lynch qui en fit la version que l’on connaît, et un documentaire de Frank Pavich : Jodorowsky’s Dune détaille ce célèbre film fantôme.  
Tout est transformation, selon le principe alchimique. John Difool, héros malgré lui de cette histoire, en sera le témoin privilégié. Il reçoit l’Incal lumière et devient l’homme le plus recherché de la galaxie, il se retrouvera père d’un enfant providentiel accompagné de son tuteur tueur en série et traversera enfin les galaxies pour les sauver en suivant les différentes facettes de l’Incal.

Scénario alambiqué et multi-revisité dans ses préquelles (Avant l’Incal), séquelles (Après l’Incal & Final Incal) et séries dérivées (La Caste des Méta-Barons, Dayal de Castaka, Les Armes du Méta-Baron, Méta-Baron, Les Technopères, Megalex) avec de nombreux dessinateurs. Le scénariste n’hésite pas à réécrire, changer et multiplier les points de vue sur son scénario. On vous conseille de rester sur l’Incal et la Caste des Méta-Barons avec Carlos Gimenez mais de laisser tomber les autres, vous avez déjà à faire car c’est une œuvre à relire souvent pour en saisir toutes les subtilités. Et si vous en voulez plus, regardez plutôt du côté des œuvres solo de Moebius : Arzak,  Major fatal….

On parlait du dessin assez saisissant de Jean Giraud sur Blueberry, et son versant Moebius en pleine exploration de son style psychédélique. Un trait énergique et fouillé, où l’on sent la chair et la matière sous les hachures. Attention à choisir les versions avec les couleurs d’origine : pour le marché US, les planches ont été retravaillées à l’ordinateur pour donner des effets de texture et des couleurs flashy qui dégradent le dessin. On a affaire à une version indigeste qui rend la lecture difficile.
Une œuvre circulaire à lire plusieurs fois pour  en explorer tous les secrets, s’imprégner du dessin et en apprécier les subtilités.

🚧 Je vous conseille la série principale et pas forcément les séries dérivées.

❤️ Mon Conseil :
Lisez L’Incal puis les œuvres solo de Moebius : Arzak,  Major fatal….

3. JÉRÔME K. JÉRÔME BLOCHE

Un de mes regrets est de ne pas avoir découvert cette série dans ma jeunesse. Je l’ai attrapé sur le tard dans mes premières années de libraire, découvrant un monde, une écriture et un style qui collait avec certaines idées & envies tenaces.
Car en littérature il n’y a pas que les anti-héros, il y a aussi les anti-stéréotypes. Jérôme n’est pas un séducteur, une tête brûlée ou un flingueur. Encore moins un expert en tout, un cynique ou celui qui a le bon mot au bon moment. Pourtant Jérôme est un détective. Un bon détective.
Et loin des clichés, ce privé résout patiemment ses enquêtes, banales ou dangereuses, et tente de vivre sa vie comme vous et moi. Une fiancée, des soucis d’argent, d’appart’, des difficultés pour concilier vie personnelle et boulot,… la force de cette série réside dans les détails, son humour discret & sa vision de l’intime sous le verni policier.
Envoûtante par son dessin proche de la ligne claire avec un brin de réalisme. Une simplicité apparente et poétique, qui permet au dessinateur de cartographier à la plume et au pinceau la France et surtout la ville de Paris avec un charme certain. Ses personnages attachants et sans traits caractéristiques particuliers dégagent quelque chose d’indescriptible et chaleureux qui ne passe que par le dessin.
Étourdi et naïf, Jérôme n’a pas non plus le physique pour faire un bon détective. Pourtant, il s’avère redoutable quand une situation lui tient à cœur et compense l’agressivité par l’empathie, le panache par le bon sens. “Détective de proximité” selon les mots de l’auteur, celui qui doit son nom à un écrivain anglais qui s’amuse de ses contemporains et en dénonce les travers avec humour : dit avec finesse beaucoup de choses sur notre époque.

🚧 On conseille toute la saga, qui comme dans toute série au long court connaît des épisodes mieux que d’autres, mais là pas de mauvaises surprises.

❤️ Nos préférés :
Zelda,
Le cœur à droite,
Un fauve en cage,
L’ermite,
Le couteau dans l’arbre

4. LES CITÉS OBSCURES

Un de mes amis était fasciné par la Fièvre d’Urbicande, son idée simple mais géniale de ce cube en expansion qui remodèle passivement les villes et leur fossé. Comme pour le cube, une fois entre les mains, sa fascination grandit en moi aussi.
En creusant, on découvre une série construite en matriochkas qui s’imbriquent les unes avec les autres dévoilant leurs secrets, indépendantes mais liées par leurs obsessions. Tous les albums, ou presque, sont indépendants mais il y a un intérêt à les lire dans l’ordre pour en comprendre les liens invisibles. Contes inquiétants, légendes de pays imaginaires, relectures de mythes, concepts philosophiques et  paraboles mises en récit… On pense aux grands maîtres de ces contes cruels ferrés dans la réalité, d’Hoffmann, à Maurice Pons, en passant par Marcel Schwob. Chaque album présente un univers où l’étrange se cache dans le quotidien, où le fantastique se dévoile en miroir de notre réalité.
Théoricien de la bande dessinée, critique et écrivain, Benoît Peeters pousse à l’expérimentation dans ses histoires qui ne se ressemblent pas d’un album à l’autre, en gardant une attention à la narration. Érudits et oniriques, exigeants et parfois difficiles, ces livres détonnent dans le paysage de la bande dessinée mais ont réussi à toucher puis fidéliser le grand public.
Le succès vient en grande partie du dessin incroyable de François Schuiten. Grand technicien, il s’attaque à des perspectives et des architectures très élaborées, et ses planches lorgnent du côté de l’enluminure tant les détails et la précision abondent. Son style réaliste et ambitieux est influencé par les perspectives et les créations de Winsor McCay.

À l’image des scénarios très différents, à chaque nouvel opus, le dessinateur s’essaie à des techniques ou des mises en page très différentes. En faisant de chaque album un livre assez unique, estampillé du label des Cités obscures. On vous conseille la balade par les chemins de traverses, ou suivre le guide avec les intégrales enrichies récemment sorties.

🚧 Tous les albums, ou presque, sont indépendants mais il y a un intérêt à les lire dans l’ordre. Ici aussi, on aime beaucoup certains tomes, d’autres moins, il est assez difficile de conseiller ou non l’ensemble de la série, on se contentera de vous indiquer nos préférés.

❤️ Nos préférés :
Les murailles de Samaris,
La fièvre d’Urbicande,
Brüsel,
L’enfant penchée,

La frontière invisible 1&2

5. XIII

À une époque pour un plein d’essence, on pouvait soûler ses parents pour repartir avec une BD dans certaines stations services. Et comme on faisait beaucoup de route pour voir la famille qui était éloignée, j’eus vite une collection d’albums choisis par défaut dans la liste. Et après avoir lu des séries plutôt jeunesse, je découvrais Le Jour du soleil noir lors d’un trajet en voiture angoissant.
Ce polar, aux multiples ramifications, débute comme une variation sur l’assassinat de Kennedy et le complot qui se cacherait derrière, et continue sur tous les continents pour aborder la géopolitique américaine et ses ingérences. À travers la quête de sa véritable identité, XIII nous plonge dans plusieurs milieux, des militaires aux révolutionnaires, du passé au présent en changeant à chaque album de décors et d’ambiances.
Et question décors, le dessinateur excelle, William Vance construit ses cases comme autant d’illustrations sur une même planche. Son style réaliste, un peu froid, un peu raide convient parfaitement à ce scénario qui passe du bord de mer aux jungles d’Amérique centrale, des grandes plaines sous la neige aux bases souterraines. On s’attache aux personnages secondaires plus travaillés et chaleureux, à l’image de Benjamin Carrington ou du Major Jones qui lui vole presque la vedette.
Très largement « inspirée » des romans de Robert Ludlum et son Jason Bourne, Jean Van Hamme & William Vance ont créé la série policière qui a le plus marqué le genre en bande dessinée. Cela dit, on vous conseille de vous arrêter au tome 12 qui clôt originellement la série, la suite est une mauvaise copie des premiers volumes. Les spins off proposent de bons albums et d’autres à éviter absolument. On conseillera La Mangouste, Steve Rowland, Irina pour ceux qui veulent tenter l’aventure pour le plaisir de voir les personnages dessinés par d’autres ou de prolonger l’univers, mais on n’est pas dans l’indispensable.

🚧 On vous conseille de vous arrêter au tome 12 (et le dossier HS qui suit), album qui clôt véritablement la série, la suite repart sur une autre intrigue et n’est franchement pas à la hauteur.
Les spins off proposent de bons albums et d’autres à éviter absolument. On conseillera La Mangouste, Steve Rowland, Irina pour ceux qui veulent tenter l’aventure, mais on n’est pas dans l’indispensable.

❤️ Nos préférés :
Le Jour du soleil noir,
Toutes les larmes de l’enfer,
S.P.A.D.S.,
La Nuit du 3 août,
La Mangouste

6. THÉODORE POUSSIN

C’est une série que je relis intégralement chaque année, depuis sa découverte dans les pages du magazine Spirou quand j’étais gamin. À l’époque, je trouvais que c’était la BD la plus étrange du journal et, en général, je ne la lisais pas tout de suite (alors que le reste était scrupuleusement lu dans l’ordre). J’y revenais plus tard pour essayer de comprendre cette histoire où il ne se passait rien. Et puis, le choc. Je suis tombé sur les pages 20–21 de La Terrasse des audiences, seconde partie, avec sa double page de texte dialoguée, illustrée juste après la scène du baiser : comment pouvait-on faire ça en bande dessinée ?

Après cette révélation, je me mis à chercher les albums de Théodore Poussin, moi qui n’en connaissais que des extraits hachés dans le journal. J’ai découvert que, chez Frank Le Gall, la grande aventure et l’aventure intime pouvaient se compléter et même se magnifier. Qu’on pouvait trouver autant d’intensité et de plaisir dans une scène de dispute domestique que dans une lutte avec un requin. Bref, j’ai trouvé un compagnon de voyage qui m’a mis sur la piste de grands écrivains aventuriers comme Conrad, London, Stevenson ou Mac Orlan.
À travers l’Asie, secondé par le très mystérieux Monsieur Novembre, il va suivre les traces de son célèbre oncle à la recherche d’un trésor particulier : un étrange secret de famille. Une quête de soi, faite de détours, qui le poussera sans cesse à repartir. Au fil des albums, Théodore Poussin s’est perdu lui-même. Usé, dépossédé de ses biens, Théodore rumine dans un tripot en compagnie du fidèle Novembre et on découvre que les héros aussi peuvent avoir une fin peu glorieuse… Mais c’est sans compter l’appel de l’aventure.  Fini de se laisser faire, le personnage contraste avec le jeune Théodore que l’on avait rencontré dans le premier épisode. On sent le danger & la brutalité des hommes perdus dans ses paradis éloignés de toute civilisation, la noirceur s’infiltre derrière les lunettes rondes du marin aux mille secrets. Assez rare ces dernières années, Frank Le Gall est un dessinateur passionnant dans son approche du dessin. À la fois proche de la ligne claire et très travaillé, son style tend vers plus de réalisme et d’esthétique à chaque nouvel opus. Ses aquarelles, visibles dans les intégrales & dans les très beaux Cahiers Théodore Poussin ou encore les nouvelles couvertures de la série, mêlant dessin à l’encre & peinture, donne une idée de l’étendue de sa palette. Fort de ce trait hypnotique, l’auteur joue avec ses personnages et les fait évoluer graphiquement autant qu’intellectuellement. Si le dessin est sublime, les dialogues qui les accompagnent ne le sont pas moins. En plus d’expérimenter graphiquement à chaque album, Frank Le Gall est un conteur de grand talent. Que ce soit un scénario pour Lewis Trondheim sur la série Lapinot, le T5 Vacances de Printemps, exceptionnel ; ou une version revisitée de Spirou et Fantasio avec les Marais du temps ; il trouve, à chaque fois, le ton juste pour replacer le fantastique à échelle humaine.
En attendant un nouvel album possible, je vous conseille de lire ou relire  la série en intégrales, pleines d’inédits (histoires courtes, interviews, anecdotes, illustrations…), vous avez là une des pépites de la bande dessinée franco-belge. Que ce soit gravé à jamais.

🚧 Toute la série est conseillée

❤️ Nos préférés :
Marie Vérité
La Maison dans l’île
La Terrasse des audiences
Les Jalousies
Le Dernier Voyage de l’Amok

7. PETER PAN

Ah, j’avais lu le premier tome pour faire pareil qu’une camarade de classe au lycée et me faire remarquer. Bon, mon plan subtil n’a pas marché mais j’ai accroché à la série qu’il mettra quinze ans à boucler. Réécriture passionnante de Peter Pan, personnage mythique et multi-revisité de J. M. Barrie. Un héros ambigu par ses prises de position et son caractère changeant qui le devient encore plus quand Régis Loisel croise son destin avec celui de Jack L’éventreur. Anti conte de fée jouant sur la réécriture et l’attente du lecteur pour construire cette fable fantastique et tragique, non destinée aux enfants cette fois.

Si Hook de Steven Spielberg, sorti un an plus tard, sera un succès public et critique sur l’après Peter Pan, un an plus tôt, Loisel réfléchissait et proposait un avant. La série se place aux origines de Peter Pan et comment ce dernier, gamin livré à la rue est devenu ce héros qui refuse de grandir. Un cheminement où les histoires jouent un grand rôle, dans un livre d’abord puis avec la figure de Pan, mentor de Peter, qui en incarne l’essence. Des rues de Londres au pays imaginaire il n’y a qu’un pas mais dans cette série, ce n’est pas un voyage merveilleux à travers les nuages, c’est un choix difficile qui veut dire renoncer au reste avec des conséquences mortelles.

Avec un trait qui a fait école, le dessinateur a été beaucoup copié et s’est fait remarqué par les studios Disney qui l’ont embauché sur les long-métrages Mulan et Atlantis. Son trait cherche le défaut avec des corps légèrement déformés, sensuels et incarnés. Jusqu’aux bouches si caractéristiques qui expriment autant d’émotions que le regard pour ses personnages. Sa manière d’encrer ou de mettre en couleur avec une palette réduite ont donné un caractère atypique dans le paysage de la bande dessinée et ont fait de lui un dessinateur prisé au point d’être sacré Grand Prix au festival de la BD d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre avec seulement une dizaine d’albums derrière lui.

Pleine de détails, de réponses aux questions posées par le roman de Barrie et de surprises à chaque relecture, cette série aura ouvert la bande dessinée d’aventure, fantastique à un public nouveau.

🚧 Toute la série est conseillée

❤️ Nos conseils :
– Lisez, du même auteur, La Quête de l’oiseau du temps avec Serge Le Tendre
– Et Magasin général avec Jean-Louis Tripp

8. MURENA

Après avoir lu Alix, j’étais assez hostile au péplum et aux BD historiques sur l’antiquité (sauf Astérix, mais on est pas sur la même catégorie) puis j’ai lu le premier volume de Murena et les auteurs ont prouvé qu’on pouvait faire une bonne fiction en restant au maximum dans la véracité.
Assez précise, mais gardant quelques libertés avec l’Histoire, cette série s’attache aux personnages très noirs de Néron et de sa mère Agrippine. Si leurs destins ont souvent été mis en scène, la bande dessinée de Jean Dufaux & Philippe Delaby propose une lecture amoureuse et intrigante de ces épisodes historiques. Ils explorent les grandes thématiques de la folie, du pouvoir et de la transmission.  
Agrémentées de notes en fin d’ouvrage sur les termes, corrigeant ou explicitant certaines références, les auteurs cherchent à être le plus précis possible dans leur fiction. Savant mélange de vrais personnages et de héros inventés, inspirés de situations réels ou d’histoires lues ailleurs, la série tient le cap et ne part pas l’anecdotique et le fantasme comme ça a pu être le cas dans pas mal de titres du scénariste.

Le dessin reste assez perturbant avec son côté cru et violent ; tout en affichant une certaine élégance et maîtrise. Autant dans le scénario que dans le trait de Philippe Delaby, le corps est l’objet principal de cette saga et sa mise en scène : des scènes amoureuses aux combats de gladiateurs en passant par les fêtes et les représentations de la vie quotidienne mettent bien cela en valeur. Une mention spéciale pour le travail de l’auteur sur les couvertures qui sont très percutantes.
Le complot autour d’Agrippine, le Cycle de la Mère du tome un au quatre, est réussi et les cycles suivants un peu moins. Avec le premier, vous avez déjà une histoire complète, réussie qui se suffit. Et si vous voulez aller plus loin, l’autre beau livre sur cette période est Péplum de Blutch, un roman graphique inspiré du Satiricon de Pétrone. C’est noir, poétique et esthétique. Très différent de Murena mais si vous lisez ce guide, c’est que vous êtes aussi là pour essayer des choses nouvelles !

🚧 On ne conseillera pas forcément toute la série, mais le premier cycle le complot autour d’Agrippine, du tome un au quatre, est réussi.

❤️ Nos préférés :
La pourpre et l’or,
De sable et de sang,
La meilleure des mères,
Ceux qui vont mourir…,
La Déesse Noire

9. DONJON

Comme un drogué, j’attendais avec impatience toutes les suites des différentes séries, je crois qu’il n’y a que pour Donjon que je me rendais systématiquement le jour même de la sortie en librairie (et que je les prenais en avance une fois devenu libraire). Et dire que certains faisaient la même chose à plusieurs pour Harry Potter
C’est une série que je relis très souvent tellement les thèmes, les dessins et les plaisirs sont variés avec cette pléiade de talents. Le génie des deux scénaristes est d’avoir créé un monde-cadre qui accueille –avec humour- des idées aussi variées que le style des dessinateurs qui donnent leurs visions des personnages.
Il faut dire que c’est une des rares séries qui ne s’était pas essoufflée avec le temps sauf les deux derniers albums un peu ratés, pressés de boucler avant la fin alors que chaque nouvelle sortie était toujours aussi forte, nouvelle et excitante. Mais les auteurs relancent cinq ans après la série et de nouveaux albums devraient arriver fin 2019, début 2020.
La grande force de Donjon est de ne pas se limiter à l’humour et le pastiche réussi. Oui, ces albums rugissent presque tous une drôlerie féroce, mais toujours avec un fond ou un propos intrigant. Au fil des albums, la parodie a laissé place à la création originale pour aboutir à l’une des sagas d’heroic-fantasy les plus réussies avec ses codes, ses personnages mémorables, ses expérimentations, sa philosophie…
Impossible de parler du dessin et de la narration ici tant les albums sont tous différents. Certains très expérimentaux dans la forme, d’autres plus classiques mais tous sont assez uniques dans le paysage de la bande dessinée franco-belge par son jeu de connexions et de références. Et le casting est réjouissant : Christophe Blain, Blutch, Manu Larcenet, Alfred, Boulet, Carlos Nine, Andreas, Yoann, Killoffer, Nicolas Keramidas et la liste est encore longue.
« Dans le Donjon tout est bon » dit un adage local, mais comment on s’y retrouve ?
Donjon Zénith raconte l’histoire cadre des personnages principaux : Herbert, Marvin et le Gardien qui auront chacun leurs aventures déclinées dans les autres séries. La jeunesse du Gardien en justicier puceau dans Potron-minet ; la vieillesse ennemie de Marvin et Herbert dans Crépuscule. Donjon Monsters propose l’histoire d’un personnage secondaire à chaque album avec un dessinateur différent : c’est là que se trouvent les plus belles pépites. Et Donjon Parade s’intercale entre le T1 et 2 de Zénith. Astuce : lisez les titres de chaque série à haute voix pour voir ?
Je vous conseille de commencer par les trois premiers de la série Zénith puis Crépuscule qui permet de comprendre les sauts dans le temps et les jalons qui seront exploités dans Donjon Monsters ; avant d’attaquer Potron-minet (ma préférée !) et après tout le reste…

🚧 Toute la série est conseillée

❤️ Nos préférés :
Cœur de canard
La Chemise de la nuit
Mon fils le tueur
Crève-cœur
Le grimoire de l’inventeur
Des soldats d’honneur

10. LASTMAN

Lastman me tient particulièrement à cœur car je suivais le travail des auteurs depuis bien longtemps & j’ai eu la chance d’être le commissaire d’exposition et de concevoir, avec les auteurs,  la grande rétrospective interactive qui a eu lieu au festival de la BD d’Angoulême en 2016.
Mais même sans ça, je vous aurais dit du bien de ce qui est l’une des meilleures séries du moment. Un « manga à la française » selon la formule convenue pour mettre en avant le format et le travail en studio du groupe où ils réfléchissent à plusieurs têtes au scénario avant de dessiner les planches à plusieurs mains. Mais c’est du côté des influences que la comparaison avec le manga se trouve la plus justifiée. Des shōnens classiques Dragon Ball ou City Hunter aux long métrages de Satoshi Kon et Katsuhiro Ōtomo, en passant par les œuvres seinen de Naoki Urasawa ou des doublages français du Club Dorothé. Le cocktail baston, humour et quête de soi d’un bon nekketsu qui côtoie les problématiques plus adultes, dramatiques du complot, du terrorisme et de la drogue avec une très grande attention aux relations entre les personnages. Là aussi, un héritage du manga, où les auteurs prennent le temps entre deux scènes de combats, d’expositions, de mutation, de destruction de prendre le temps de mettre en scène les émotions. Filiation, amour, amitié, Bastien Vivès disait en interview, avec sa malice habituelle, que le point de départ de cette histoire c’était Bambi. On en dira pas plus avant que vous ayez lu les premiers volumes.
Les trois auteurs ont réussi à créer une série qui mixe leurs styles respectifs et leurs univers avec un résultat qui déroute et enchante par son côté non conformiste tant dans le fond que dans la forme.  Les débuts s’ouvrent sur un monde médiéval-fantastique qui va progressivement s’enrichir de nouveaux personnages et mondes plus proches de la science-fiction. Après un premier cycle de six volumes, centrés sur les personnages de Adrian et Marianne Velba, Richard Aldana et Tomie Katana, le second se passe dix ans plus tard et est centré autour d’Elorna Morgan ainsi que le retour de Christo, Tomie Katana et du duo Adrian-Richard qui reprend du service. L’ambiance est plus noire, plus mystique et fait un pont avec la série animée qui ouvre le scénario sur un monde en crise, sur un complot bien plus vaste que la quête initiale des premiers volumes.
Les dialogues et les situations sonnent justes malgré les virages serrés que prend l’histoire. Depuis le début, il y a une atmosphère et un ton qui nous retiennent captifs.
Le dessin à quatre mains du tandem Michaël Sanlaville, Bastien Vivès puise dans le meilleur de leurs talents respectifs donnant un trait unique entre recherche d’une simplification efficace et un mouvement, une beauté suggestive. Le découpage très cinéma proposé par Balak, complètement au service de l’histoire, permet aux auteurs une grande liberté. Notamment dans les dialogues percutants et les privates jokes qui ne ralentissent pas l’histoire, et qui offrent une épaisseur supplémentaire aux héros, ce qui reste assez unique en bande dessinée franco-belge. Le travail de groupe, à trois, a donné une impulsion incroyable dans la réalisation (9 volumes de 200 pages en moins de quatre ans avant de prendre un peu plus de temps pour les suites) : la bande dessinée, la série animée, le jeu vidéo, les spin-off….

La série animée, de 26 épisodes, réalisée par Jérémie Périn est très drôle, encore plus trash, pleine de bonnes idées et d’easter egg et complète à merveille la série BD. Il est possible de commencer par l’une ou l’autre mais si vous lisez les 6 premières BD avant, vous comprenez plus de choses.
Comme pour nombre de bonnes sagas, on est à la fois impatient de lire la suite et pressé que cela ne s’arrête pas. Le dernier volume arrive mais, heureusement, les auteurs annoncent déjà des spin-off avec certains personnages secondaires comme le premier Soir de match avec Alexis Bacci.
À mettre en haut de votre PAL. C’est vraiment une des belles surprises de ces dernières années dans une production qui a du mal à se renouveler, espérons que ce ne soit que le début.

🚧 Toute la série est conseillée

❤️ Notre conseil :
Regardez la très bonne série animée de Jérémie Périn (disponible sur Netflix) qui fonctionne comme une préquelle de la série en BD.

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Illustration principale : © Jean-Michel Charlier & Jean Giraud / Dargaud

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