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Posy Simmonds ou les Hauts du roman graphique

Posy Simmonds a tout d’un personnage de  fiction victorienne, grande dame des lettres anglaise, cultivée, polyglotte et à l’humour cinglant. Elle renouvelle les codes du roman graphique à travers ses « romans illustrés » depuis une vingtaine d’années.

Passionnée de littérature, elle se lance en tant qu’illustratrice jeunesse avant d’être repérée par la presse et publier des dessins humoristiques pour le Sun et des illustrations de fictions d’écrivains pour le Gardian. Elle sortira deux bandes dessinées, The Silent Three of St Botolph’s (non traduit) puis True Love (non traduit), mais ce sera en 1997 avec Gemma Bovery qu’elle invente sa voie et s’installe comme une autrice incontournable du roman graphique. Un album inspiré d’une grande œuvre de la littérature européenne (comme tous ses livres à venir), une recréation originale à partir du texte de Flaubert. Ce travail est prépublié dans les colonnes du Gardian au format vertical pour un total de 100 numéros, deux contraintes qui vont profondément marquer son écriture et l’amener à mettre au point son style assez unique qu’elle s’amuse à qualifier de « romans illustrés ». 

Peinture à l’anglaise, sexe & ragots

Tamara Drewe, son œuvre la plus connue est inspirée du roman de Thomas Hardy, Loin de la foule déchaînée. Précisons que les œuvres de Posy Simmonds ne sont pas des adaptations de romans, elle reprend les archétypes et les thèmes abordés dans ces textes pour ses romans graphiques. Elle renoue avec la satire et les passions en s’attaquant à la  « middle-upper class » anglaise et ces nouveaux riches qui emménagent à la campagne en apportant leur confort bourgeois et leur préoccupations superficielles. L’autrice dresse un portrait à charge des intellectuels, des journalistes et des aspirants à la célébrité dans ce livre plein d’esprit. Peinture de la campagne moderne et connectée qui n’échappe pas à la vie urbaine comme veulent le faire croire les propriétaires du refuge pour écrivains, qui louent à prix d’or cette retraite  proche de la nature. Un monde où cette élite moderne ne parle que de sexe et de ragots là où ils prétendent à la spiritualité et à la Culture. 

La charmante Tamara Drewe revient dans sa maison d’enfance dans ce bled paumé et va enflammer les passions. Consciente de sa beauté depuis son opération, choisissant ses tenues avec soin pour se balader au milieu des champs, la jeune journaliste people va être la cible de toutes les attentions. Passion destructrice pour Nicholas, l’écrivain installé et chef de file de ce cottage pour artistes. Jalousie ou envie des autres femmes de la région ou égérie des ados du coin. Vaudeville revisité, le livre rejoue une des plus vieilles histoires du monde. Où le désir et le jeu de la séduction peut emporter amour, amitié ou carrière. Le fameux démon de midi d’un côté et la vengeance de l’autre, deux facettes du narcissisme incarnées par nos héros. Drôle, subtile et piquante, la dessinatrice s’amuse de ces intellectuels et artistes succombant si facilement à l’appel du corps.

Les illustrations et dessins sont à la plume ou au crayon. Un trait repassé aux crayons, feutres et encres de couleur, qui leur donnent ce style pastel si iconique. Un trait léger qui n’est pas tout à fait de la caricature ou du dessin de presse, mais qui ne s’en éloigne jamais pour croquer les personnages. On en parlait plus haut, c’est surtout la mise en scène de son rapport très personnel au texte et à l’image qui donnent une saveur toute particulière à ces bandes dessinées. Un découpage très libre où des paragraphes de textes côtoient des vignettes ou des strips. La narration diffère des bandes dessinées habituelles et sa technique lui permet de raconter une histoire très dense en peu de pages, en jouant sur les accélérations, les ellipses et les temps forts.

De la campagne à Londres

Après ce succès, elle publie en 2019, Cassandra Darke, un livre hanté par la figure de Scrooge dans Un Chant de Noël de Charles Dickens. Un polar très urbain et moderne : entre nouvelles technologies, faussaires et réseaux sociaux versus ses deux précédents livres qui se passaient à la campagne et semblaient un peu hors du temps. À travers ce personnage de vieille dame misanthrope et de sa nièce ingénue, la dessinatrice met en scène un aperçu de la société londonienne et s’intéresse en creux au fossé entre les riches et les pauvres. Deux mondes qui ont plus de choses en commun qu’on ne le pense en observant les destins des héroïnes qui aspirent à être libres à leurs manières (lire le coup de cœur complet ici).

Tamara Drewe et Gemma Bovery ont fait l’objet d’adaptation au cinéma et à la radio. Je vous conseille Tamara Drewe de Stephen Frears entre toutes qui est très réussie et où le cinéaste anglais fan des Liaisons dangereuses, a su capter l’essence du travail de Posy Simmonds. Vous pouvez aussi découvrir ses dessins de presse à travers l’anthologie : So British ! : L’art de Posy Simmonds par Paul Gravett

Image principale et illustrations : ©  Posy Simmonds / Denoël Graphic /Jonathan Cape

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