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Mister Miracle de Tom King et Mitch Gerads, Urban Comics

Voilà le comics le plus fou et le plus réussi de ces dernières années. Cette réécriture du personnage inventé par Jack Kirby en 1971 en même temps que les Néo-Dieux (The New Gods), un ensemble de super-héros divins composant l’univers baptisé le Quatrième monde (Fourth World) et qui étaient un peu oubliés à l’exception de Darkseid, qui a su devenir indispensable dans d’autres univers comme chez Superman. Sur leurs planètes ennemies Néo-Génésis & Apokolips où le Haut Père et Darkseid ont échangé leurs fils à la naissance afin de sceller un traité de paix. Héritier du Haut Père, Scott Free a vécu l’enfer, est devenu un guerrier et un stratège avant de s’évader et de vivre sur Terre sous le nom de Mister Miracle, un escapiste renommé. L’artiste de l’évasion se met en couple avec Big Barda, une des guerrières d’Apokolips, et les deux rescapés tentent d’oublier ce terrible passé qui les rattrape. Darkseid revient, Darkseid est, et avec lui la pire arme : l’équation d’Anti-vie. Les auteurs reviennent aux sources des personnages en rappelant les origines des personnages, repartant sur leurs costumes et relations d’origine, mais avec une approche inédite. Il n’est plus tant question de guerre cosmique, de création & de fin du monde, de dieux et démons que d’un récit intimiste d’un homme en proie à la dépression.

Le Néo-Dieu Scott Free/Mister Miracle a fait une tentative de suicide et ce héros, célébré sur terre et sur son monde d’origine, va connaître un épisode de dépression qu’il va devoir affronter en compagnie de ses proches, mais aussi de ses ennemis. Le scénariste explore les grands thèmes liés à cette maladie comme la relation aux autres, le soutien et l’impact sur la vie de famille, les amis, le travail mais qui entrent en friction avec l’univers super-héroïque et tout ce que cela implique. Le parallèle constant entre ce Roi de l’évasion versus son suicide, dernière échappatoire d’un artiste qui joue avec la mort ; entre sa guerre contre son père adoptif versus sa nouvelle parentalité ; entre cette famille de héros imposée versus sa famille choisie… Les auteurs jouent avec les doubles sens, les images et la mise en page au point de brouiller, surimprimer, répéter des cases ou des dialogues. L’altération visuelle trahit l’état d’esprit du héros en proie à la tristesse, au doute et à la peur. Ce récit de super-héros peut être vu comme une autobiographie déguisé de la part d’un scénariste qui cherche à échapper à tout ça, qui se sert de la fiction comme Mister Miracle de son autre monde pour survivre. Tom King, ancien agent du contre-terrorisme pour la CIA, reconverti en scénariste qui avait déjà mis en scène de manière frontale des expériences sur le terrain en Irak dans le troublant Sheriff of Babylone, avec le même Mitch Gerads aux pinceaux.

Ok, ok le sujet n’a pas l’air joyeux, mais il n’est pas pour autant traité avec gravité, tout l’art du scénariste est de distiller ces thématiques dans une histoire solide du point de vue des enjeux et de la narration. De la menace de Darkseid d’annihiler toute vie à la baston ultime de Mister Miracle, en passant par les embûches liées à son passé. Ou encore l’écriture du couple, de la tendresse ou des disputes entre les deux héros est assez magistrale dans sa crédibilité (on parle d’émotions derrière le folklore héroïque) c’est assez juste et touchant tout le long, et encore une fois assez rare dans une bande dessinée de genre. Beaucoup d’humour aussi dans ces pages, qui passent par tous les registres du grotesque au bon mot, du comique de situation à l’humour pince-sans-rire. Le sujet assez rare de la paternité et de la vie de couple dans un récit de guerre cosmique amène son lot de conversations triviales sur l’organisation de la maison en plein massacre, d’éducation d’enfant au moment de sauver l’univers ou de l’utilité d’un plateau de crudité pour accueillir ses ennemis et ne pas passer pour un hôte grossier. Les héros sont souvent à la limite de briser le 4e mur, vous savez cette convention que Deadpool ou Miss Hulk adorent qui consiste à savoir pour un personnage qu’il est un personnage et en jouer.

Ce sera du côté graphique que cette ambiguïté est la plus flagrante. Dans cette série, les personnages font souvent face aux cases comme s’ils s’adressaient aux lecteurs sans jamais aller jusque-là. Scott ne porte que des t-shirts geeks avec les logos des héros DC (Batman, Superman, Flash, Sheriff of Babylone …) comme pour souligner sa connaissance de cet autre monde de fiction. Mitch Gerads réalise un travail incroyable sur le découpage et le travail graphique qui accompagne le dessin et avec Tom King, ils testent les possibilités du médium à travers des planches qui ne pourraient fonctionner dans un autre média. Très maîtrisées, ces planches proposent une immersion totale à travers des dispositifs atypiques qui renforcent l’ambiance et les émotions du personnage sans parasiter le récit. Le dessinateur utilise les ressources numériques de la palette graphique pour adapter son dessin aux chapitres qui explorent des thèmes ou des moments précis de la vie du héros. Il utilise des astuces visuelles pour figurer les décors ou les objets en second plan, on peut suivre les flash-back et la temporalité à la barbe de Scott qui grandit au fur et à mesure que le héros d’enfance, le côté cartoon du masque en vis-à-vis des passages où les personnages se découvrent réellement… Le découpage en gaufriers réguliers de neuf cases insiste sur la routine et la dépression avec certains moments où l’image se trouble, se brise. Où des cases noires envahissent le champ, des cases répétitives s’incrustent comme des pensées obsédantes, comme un terrible refrain rappelant son état d’esprit et son possible délire. Son travail sur cette série lui vaut l’Eisner du meilleur dessinateur/encreur et on ne peut qu’être d’accord avec le jury qui le distingue deux fois pour ce travail.

Vous l’aurez compris au fil de ce coup de cœur, ce comics ressemble à peu d’autres. Il pourrait faire partie de la famille de Vision du même Tom King & Gabriel Hernandez Walta, Hawkeye par Matt Fraction & David Aja ou de Flèche Noire : Le Roi Emprisonné d’Ahmed Saladin & Christian Ward, des récits de super-héros à contre-courant où les auteurs redéfinissent le personnage de l’intérieur et le rende passionnant en exploitant les failles & les forces de « l’homme » plus que du sur-homme. Pas besoin d’avoir lu le Quatrième monde de Kirby ou autre, ce récit se présente comme un one-shot à part, même si en lisant les autres œuvres de Kirby (et on vous y encourage) vous y verrez de nombreux clins d’œil. Quitte à me répéter, si je serais vous, je ne passerais pas à côté !

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Mister Miracle de Tom King et Mitch Gerads, Urban Comics
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Ce qu’il ne fallait pas manquer en Mai 2019

Illustration principale & images extraites de l’album
© Mitch Gerads, Urban Comics

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