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La Saga de Grimr de Jérémie Moreau

« Lorsque son esprit fut à terre, il sortit son couteau »

Cela faisait assez longtemps que j’avais programmé d’écrire une chronique sur Max Winson, une bande dessinée inventive, exceptionnelle et très belle de Jérémie Moreau. Mais entre les chroniques sur les nouveautés, les actus et les coups de cœurs sur les grands classiques je n’étais pas encore arrivé à cette ligne de ma liste secrète de méga-coup-de-cœur quand sort cette semaine La Saga de Grimr. Et là nouveau choc, volcanique.

L’Islande à la fin du dix-huitième siècle. Famine, pauvreté et occupation Danoise sont les fléaux qui administrent l’île, un lieu déjà hostile à ses habitants par son climat rude et ses monts volcaniques. La vie est dure, très dure pour les descendants des fiers vikings et du peuple des géants. Il n’en reste que les légendes et les sagas. Et cet héritage, seule richesse de nos héros, sera le moteur et l’ambition du jeune Grimr. La fiction comme seul rempart contre le réel, un sujet parfait pour ce conte tragique et magnifique.

Comme dans Max Winson cette histoire tourne autour de l’obsession du prodige, de l’enfant doué dévoré par le monde qui lui reproche sa grâce. Un récit d’initiation aux frontières du mythe sans jamais passer au fantastique, un soupçon de réalisme magique. Ses histoires explorent la figure de cet autre, cet individu devenu étranger à ses semblables contre son grès, mis au ban par ses aptitudes qui auraient pu faire de lui un héros. Et Grimr fait peur, un géant timide à la force (et la détermination) presque inhumaine. Son visage presque déformé sous sa tignasse rousse incarne la puissance du volcan qui gronde, son lien étroit avec son environnement. Personnages & paysages sont étroitement liés dans cette histoire. Plusieurs pages laissent place au chant des montagnes qui se réveillent et expulsent le feu ou la glace.

À chaque nouvel album, ce jeune dessinateur semble changer de technique tant au niveau du trait que de la couleur. Et cette fois, le livre est entièrement réalisé à l’aquarelle rehaussée d’un trait cerné pour les personnages. Assez virtuose, l’auteur se permet de grandes pages colorées pour nous faire percevoir la phosphorescence de la lave, la lumière des glaciers, les échos des aurores boréales. Un contraste d’autant plus saisissant que les protagonistes de cette histoire sont dessinés presque exclusivement en gros plans, focalisant notre regard sur les émotions de ses hommes perdus dans l’immensité de l’île.

Le découpage très rythmé nous entraine dans cette fuite en avant, cette course contre lui-même. La légende contre l’homme, un destin presque christique. À l’instar des sagas, dont l’histoire s’inspire, nous suivons toute la vie de Grimr de ses jeunes années à sa mort (pas de spoiler, tout le monde nait et meurt dans une saga) à travers une fiction imbriquée dans une fiction. Nos héros croiseront plusieurs fois le poète qui écrira la Saga de Grimr et surtout son chien Snorri, véritable témoin et incarnation de la figure de l’écrivain islandais. La fiction suit son maitre comme le meilleur ami de l’homme.

Sorti au milieu des tables chargées des librairies, La Saga de Grimr détonne dans la production et s’installe comme un des plus beaux albums de cette rentrée. Ne passez pas à côté même pour tout l’or des terres de glace.

La Saga de Grimr de Jérémie Moreau, Delcourt, 2017
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Images extraites de l’album © Jérémie Moreau/Delcourt

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