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Lino Ventura et l’œil de verre de Arnaud Le Gouëfflec & Stéphane Oiry

L’acteur aurait eu 100 ans cette année et Ventura inaugure une nouvelle collection 9 ½, chez Glénat qui s’intéresse aux personnalités du grand écran, acteurs ou réalisateurs. Un choix de premier livre intéressant puisqu’il se penche sur un comédien taciturne & discret où les auteurs font le pari de raconter l’homme par fragments et digressions. Un très bon choix. À travers les questions d’un journaliste tenace et un peu bonhomme, Lino se confie avec parcimonie et livre au lecteur un puzzle intrigant sur cette figure incontournable du cinéma français d’après-guerre. Ancien lutteur venu au cinéma par hasard, poussé par Gabin dans le milieu et intransigeant sur ces choix de film, l’homme passera du méchant de service, du grand costaud à un acteur intense et très influent.

« L’œil de verre », la caméra qui le scrute, prend alors une place importante chez cet acteur qui place le regard bien au dessus des mots et qui s’interroge sincèrement sur le poids et l’incidence de ceux-ci sur les vies. En reprenant ce journaliste pétri de raccourcis qui tente de le faire parler « Ma mère n’était pas femme de ménage, elle a fait femme de ménage, nuance » le personnage instaure une limite qui n’invite pas au badinage. Chaque mot compte pour celui qui n’hésitera pas à modifier les scénarios ou la caractérisation de ses personnages.

Les auteurs jouent de cette grande pudeur dont fait preuve le personnage, à la fois dans des scènes où Ventura joue de son aura de ténébreux et dans des moments plus intimes où il dévoile le handicap de l’une de ses filles. Un jeu d’aller-retour complété par une narration qui place en parallèle plusieurs époques pour saisir l’essence du personnage plutôt qu’en proposer une narration classique. Les questions sans réponses, les silences ou les moments de flottement sont aussi forts que les restitutions de conversations ou les passages documentés. En plus de nous faire vivre ce voyage, Arnaud Le Gouëfflec s’est assez bien approprié la voix et le parlé du colosse au milieu de cette fugue un brin mystique.

Le style se fait vintage entre le cerne très prononcé, les trames et le choix des couleurs. Stéphane Oiry qui est un très grand dessinateur d’ambiances depuis le très beau Pauline (et les loups-garous) (voilà aussi une pépite à dénicher et relire tant que vous y êtes) jusqu’à sa série avec Lewis Trondheim Maggy Garrisson. Les émotions et les postures des personnages chez ce dessinateur sont fascinantes et il fait un vrai travail de composition pour ses planches qui sont autant de variations de Lino Ventura dans le Paris des bistros. La mise en scène et le choix des cadrages très étudiés complètent à merveille ce scénario sans rebondissement, cette promenade en bonne compagnie. Seule variation dans ce style précis et maîtrisé, les souvenirs de jeunesse de Lino conçus sous forme d’illustrés et dessinés dans un autre style plus léger. Des inserts sous forme de mini-histoires, Les aventures de Lino et Bruno viennent ponctuer l’album.

Moi qui n’étais pas un grand connaisseur de Ventura, en dehors de quelques classiques de Touchez pas au grisbi aux Tontons flingueurs, j’ai commencé à en regarder d’autres à la suite de cet album. Le talent des auteurs est d’avoir créé une invitation à revoir son travail en évitant l’écueil d’une biographie trop littérale. On vous conseille l’aventure.

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Lino Ventura et l’œil de verre de Arnaud Le Gouëfflec & Stéphane Oiry, Glénat
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Ce qu’il ne fallait pas manquer en Avril 2019

Illustration principale & images extraites de l’album © Arnaud Le Gouëfflec & Stéphane Oiry, Glénat

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