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Le Dernier Pharaon, Blake et Mortimer T11 de François Schuiten, Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig & Laurent Durieux, Dargaud

Personne n’y a échappé ici, l’album événement de 2019 est et restera Le Dernier Pharaon (même si le prochain Astérix est programmé pour octobre de cette année) cette « dernière aventure » de Blake et Mortimer (lire l’incontournable) restera dans les mémoires pour s’être éloignée du canon officiel et offrir un livre original dans un univers connu. François Schuiten a réussi à mettre sa patte en restant proche de l’univers d’Edgar P. Jacobs. Il a su proposer un album « Vu par » dans la veine des nouveaux Lucky Luke (de Matthieu Bonhomme & Guillaume Bouzard ) (lire l’incontournable Guillaume Bouzard) ou Spirou (d’Émile bravo en particulier) (lire l’incontournable sur Émile Bravo) qui ont su s’approprier les personnages & les séries pour en sortir des œuvres neuves, plus en accord avec l’esprit de la série que les continuateurs habituels qui se coulent dans le moule et proposent des suites logiques, mais peu engageantes.

Les auteurs ont fait le pari ambitieux de mêler l’Égypte & la Belgique, la Grande Pyramide de Khéops & le Palais de Justice dans un voyage graphique où l’architecture prend autant de place que le reste de l’histoire. Le point de départ de cette aventure fantastique vient d’une découverte du journaliste Daniel Couvreur, responsable du service culture du quotidien Le Soir, qui trouve des notes de Jacobs évoquant le palais de justice de Bruxelles, Olrik et un rayonnement mystérieux… François Schuiten s’approprie cette idée et laisse de côté Olrik qui avait déjà un peu trop été utilisé à toutes les sauces pour se concentrer sur le palais de justice et ses rayonnements.

Avec l’aide de ses co-scénaristes, le réalisateur Jaco Van Dormael et l’écrivain Thomas Gunzig, il bâtit une histoire fantastique très inspirée de l’actualité. Bruxelles se retrouve au centre d’un épicentre de rayonnement provoquant un black-out qui touche progressivement l’Europe jusqu’à ce que la source (le palais) soit confinée dans un sarcophage métallique pour endiguer le rayonnement. Un sarcophage en miroir de Tchernobyl et son confinement de la catastrophe dont s’inspire cette œuvre avec Bruxelles coupée du monde, emmurée et abandonnée à la nature.

Un parallèle intéressant avec l’imagerie du sarcophage égyptien aussi, puisque le palais abrite plusieurs mystères liés à la Grande Pyramide. Les auteurs ont profité des trous et des mystères laissés par Jacobs à la fin de son diptyque et imaginent une suite au Mystère de la Grande Pyramide (2e & 3e albums de la série) qui est aussi une possible conclusion. Blake et Mortimer sont une version âgée des héros, proches de la retraite, qui tentent une dernière aventure en sacrifiant leurs quotidiens pour leurs idéaux. Leurs réputations pour un monde meilleur.

L’album est traversé par des fantômes et cauchemars, liés à leur aventure étrange des débuts, dans le Mystère de la Grande Pyramide, mais aussi à l’actu avec ces références explicites à la collapsologie (qui désigne les réflexions contemporaines autour de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder), à l’écologie, la militarisation, le Brexit, les migrants… Les héros font face à un ultimatum, une course contre la montre dans un monde difficile à appréhender pour ces aventuriers du passé, qui doivent faire confiance aux jeunes générations. Une belle forme de passation pour cet album que le dessinateur considère comme son dernier.

François Schuiten a annoncé que ce serait sûrement sa dernière bande dessinée, à la fois par crainte de faire « l’album de trop », mais aussi pour des raisons économiques. La situation et le statut des auteurs se dégradant encore malgré les appels des collectifs et syndicats d’auteurs. Un dernier livre où il explore tous ses fantasmes, de la reprise d’un univers qu’il affectionne à la mise en scène de Bruxelles sous toutes les coutures, et en particulier son palais de justice & son architecte étonnant.

Très graphiques, contemplatives, les planches font la part belle aux décors. On pourrait l’imaginer comme un hors-série des Cités Obscures (Lire le coup de coeur) plus qu’une suite de Blake et Mortimer tant la ville, le palais et la pyramide y tiennent une grande place. L’artiste est un habitué des planches impressionnantes et des compositions au cordeau, mais c’est dans cet album que son style et son trait se font le plus personnel. Le dessin s’éloigne du canon officiel des précédents repreneurs de Jacobs, et le dessinateur imprime sa patte clair obscur, tout en hachures et détails, que viennent rehausser les couleurs de Laurent Durieux. Cet illustrateur et coloriste s’est fait une spécialité des illustrations liées à la science-fiction et prolonge l’ambiance fantastique du livre par ses choix. Un travail collectif impressionnant pour ces 92 pages qui ont demandé 4 ans de travail.

Au final, un album intrigant, passionnant qui peut déstabiliser les puristes de Blake et Mortimer, mais qui est une réussite. Il est vrai qu’il manque de Francis Blake et de leur complicité dans cet album centré sur Philip Mortimer ou encore qu’il se dégage une certaine mélancolie, qui laisse un goût d’inachevé à la fin. Une impression qui s’efface à la relecture et à la relecture en parallèle des autres albums de Jacobs et le livre dévoile une symphonie de trésors cachés.

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Ce qu’il ne fallait pas manquer en Mai 2019

Illustration principale & images extraites de l’album
© François Schuiten/Dargaud

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