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Corto Maltese d’Hugo Pratt

Corto est certainement l’une des séries les plus incroyables et les plus difficiles à conseiller de la bande dessinée franco-belge. Insatiable voyageur et grand érudit Hugo Pratt a créé un personnage qui est devenu légendaire dès sa première aventure en 1967 : La Ballade de la mer salée. Un album qui s’ouvre avec l’un des plus beaux monologues du 9e art, et qui comporte plusieurs niveaux de lecture et chaque personnage, de Corto à Raspoutine en passant par Pandora ou Le Moine, semble avoir eu plusieurs vies avant que l’album commence. Ce sera la force des récits de Pratt –en plus de son trait magnifique, mais on y reviendra- de savoir suggérer plutôt que montrer. D’inviter le lecteur à imaginer, en place de lui livrer une intrigue trop bien ficelée.

Marin sans navire, Corto explore le monde et se retrouve embarqué dans des aventures dangereuses, palpitantes à la recherche de sociétés secrètes et de trésors perdus, aux côtés de rebelles et d’insurgés, à défier des empires ou des seigneurs de guerre, … toujours attentif aux signes, aux coïncidences, aux mythes qui peuplent notre monde. Chaque aventure de C.Maltese donne l’occasion à son créateur d’explorer la littérature, la mythologie, les cartes d’une région et d’en ré-enchanter les fictions déjà existantes sur le thème. Le dessinateur joue sur ce subtil mélange d’invention dans un cadre très réaliste et documenté. Corto est un Tintin qui a un impact sur le monde et connaît son histoire.

Pratt s’adresse à ses lecteurs avec des clins d’œil ou des indices cachés et inscrit son personnage dans une longue tradition littéraire qui le distingue de ses contemporains. Digne héritier de la littérature des grands voyageurs que sont Jack London, Joseph Conrad, Gabriele D’Annunzio, Rudyard Kipling, William Shakespeare, Hermann Hesse,… dont certains le croisent physiquement dans ses albums (London, D’Annunzio, Hesse) ou dont les textes sont cités (Rimbaud, Shakespeare, Byron) Jamais bande dessinée n’aura étoffé son univers à ce point et ses héros, ni impressionné tant de dessinateurs qui sont arrivés après lui.

Il faut dire qu’au moment où Pratt commence cette série, il a une grande carrière derrière lui. Il a dessiné pour de nombreux journaux et revues, a été professeur de dessin en Argentine, et a réalisé plus d’une vingtaine d’albums au moment de la première apparition de son héros fétiche.

« — Pas de doute. C’est Corto Maltese. Qu’a-t-il bien pu arriver à son bateau ?
– Mutinerie, Capitaine ! Ce serait une bonne occasion pour se débarrasser de lui… N’est-ce pas, Capitaine ? Mais le « moine » ne serait pas d’accord…Dommage !
– Tu es trop bavard, Cranio, un jour, je m’occuperai de fermer ta grande gueule ! »

Le dessin charnu et sensuel de Pratt a fait immédiatement école, même si son trait est reconnaissable entre mille. Véritable travail de stylisation, il abandonne le crayonné pour dessiner directement au pinceau et s’affranchit parfois de certains détails au profit de l’ensemble, laissant la précision pour l’émotion sans jamais perdre son lecteur. Il est l’un des rares auteurs dont les dessins sont considérés comme des œuvres d’art (oui, c’est un grand débat pour l’ensemble de la bande dessinée) et sont régulièrement exposées dans de grands musées. Prodigieux maitre du noir & blanc, il a également réalisé bon nombre d’aquarelles exceptionnelles au style tout aussi personnel qui sont des petits bijoux. Pourtant, même s’il existe des versions couleur de son œuvre (dont la plupart ont été faites avec sa collaboration) je vous recommande vraiment celles en noir & blanc qui sont incomparables.

Un peu plus difficile d’accès que d’autres séries classiques, il faut passer le fameux seuil du livre pour entrer dans l’univers et s’approprier le personnage et l’univers. Mais c’est un voyage qui marque à vie. Ses aventures ouvrent sur le monde tout en étant passionnantes et inspirantes en elle-même. Peu d’auteurs sont parvenus à créer un personnage aussi mythique, un héros qui contamine d’autres œuvres. Avec ce héros-lecteur et son double amoral qu’est Raspoutine, Corto donne accès à une véritable littérature dessinée –selon les mots de son créateur. Et rarement bande dessinée est devenue aussi universelle.

« Je suis fatigué de faire le pirate »

Corto Maltese d’Hugo Pratt, éditions Casterman, 1975
+12 albums à ajouter à votre BDthèque (série terminée)
+1 Nouvelle reprise de la série par Juan Díaz Canales et Ruben Pellejero avec le T13 (un T14 est annoncé sur le site de l’éditeur)

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À très bientôt !
Thomas

Images extraites de l’album © Hugo Pratt / Casterman

2 commentaires

  • thomasbubble

    […] son style s’inscrit dans la tradition des grands maitres du noir & blanc Caniff, Raymond et Pratt ; le dessin généreux, le trait souple et élancé ou encore la profusion des lignes et des […]

  • thomasbubble

    […] Certainement l’une des séries les plus incroyables et les plus difficiles à conseiller de la bande dessinée franco-belge. Insatiable voyageur et grand érudit Hugo Pratt a créé un personnage qui est devenu légendaire dès sa première aventure en 1967 : La Ballade de la mer salée. Un album qui s’ouvre avec l’un des plus beaux monologues du 9e art, et qui comporte plusieurs niveaux de lecture : chaque personnage, de Corto à Raspoutine en passant par Pandora ou Le Moine, semble avoir eu plusieurs vies avant que l’album commence. Ce sera la force des récits de Pratt de savoir suggérer plutôt que montrer. D’inviter le lecteur à imaginer, en place de lui livrer une intrigue trop bien ficelée. Et ce, en plus de son trait magnifique, mais on y reviendra dans la chronique : le coup de cœur en intégralité. […]

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