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Le Gourmet solitaire de Jirō Taniguchi et Masayuki Kusumi

À l’heure où j’avais écrit les premières lignes de cette chronique, nous apprenons la disparition de cet auteur intemporel qu’était Jirō Taniguchi. Une série d’hommages sur différents blogs et média anime les réseaux depuis quelques jours, et de notre côté on c’est dit que le plus bel hommage que l’on pourrait lui faire reste de relire son œuvre et d’en faire découvrir une partie méconnue.

Écrit à quatre mains avec Masayuki Kusumi Le Gourmet solitaire s’attache à des détails infimes, une envie de se perdre dans des réflexions anodines mais précieuses autour de ballades culinaires. Nous suivons les envies et les promenades d’un homme d’affaire, toujours à l’heure du déjeuner, qui se demande ce qu’il peut manger –plaisir qu’il se réserve, tel un jardin secret pour se couper de son travail dont on ne sait pratiquement rien. Chaque découverte est une fête, un nouveau plat rappelle un souvenir, un menu d’autres envies… ce gourmet solitaire décrit et commente les plats qu’il commande, soutenu par un dessin réaliste et généreux ; une esthétique qui nous met littéralement l’eau à la bouche. Un véritable guide de voyage en bande dessinée.

On a envie de tout essayer, de comprendre ce mode de vie japonais (une culture urbaine très axée sur la consommation permanente, qui ne semble avoir pas la même agressivité que chez nous) Si vous êtes déjà passé par Tokyo, vous avez surement croisé ces Japonais qui se promènent porte-monnaie en main comme un accessoire de mode, ces queues géantes pour des crêperies, glaciers ou fast-food à la mode alors que la rue regorge de boutiques, ces publicités omniprésentes visuelles et sonores, ces hôtes et hôtesses qui vous invitent à entrer dans tel ou tel bar, karaoké, magasin, ces encas à emporter partout tout le temps,… bref une invitation à dépenser valorisée comme plaisir ultime et but de l’existence. Mais à la japonaise. Avec ce culte de la bienveillance et de l’accompagnement du client.

Autre facette à découvrir, la gastronomie dont les sushis ne sont qu’une pointe de l’iceberg, révélant une cuisine aussi variée et qu’élaborée. Spécialités régionales, cuisine de tous les jours ou préparations typiques, notre gourmet dresse un portrait de ses contemporains via l’anecdote et les caractéristiques du menu proposé.

La première fois que je suis allé au Japon, je suis devenu ce gourmet solitaire, j’avais envie de tout essayer, de retrouver les spécialités que j’avais vues dans le livre. L’aspect gastronomie est une composante de la découverte d’un pays mais après avoir lu ce manga, c’est devenu une quête amusante, un guide Michelin qui semblait ne s’adresser qu’à moi. À relire avant de partir en voyage, c’est parfait.

Et le manga a été adapté à la télévision avec un acteur qui se rendait dans de vrais restaurants de la capitale avec une conclusion documentaire autour du lieu et des restaurateurs ajoutant encore à l’envie d’en savoir plus.

« — C’est quoi ce sushi-bar ? Les gens ne viennent que pour l’happy hour ?
– Ōtoto et ormeau !
- — Et deux turbos !
– Hé ! Mais il ne reste que dix minutes ! »

Jirō Taniguchi à un dessin que l’on qualifie souvent « d’Européen », lui qui a été un grand lecteur de bandes dessinées franco-belge. Son trait c’est toujours rapproché de l’épure, d’une ligne claire manga bien a lui, qui a rendu son style unique et lui a permis de devenir un des mangakas les plus populaires en France. Son sens de la narration et du découpage sert admirablement le propos, avec une économie de texte au service de l’émotion et de l’appropriation de l’histoire par le lecteur, le héros du Gourmet solitaire est un avatar qui nous permet d’intégrer son univers.

Une grande partie des histoires de Jirō Taniguchi évoquent une quête intérieure, une envie de comprendre le monde ou de devenir meilleur. Et ce manga est l’une des rares exceptions à la règle où les auteurs se permettent de s’attarder sur la saveur de l’instant présent ; un plaisir rare dans notre société hyper connectée qui prône la rapidité et l’efficacité. Laissons le hasard guider parfois nos pas, un principe fondamental dans les histoires du Maitre — prendre son temps. Apprécions chaque moment pour ce qu’il est, avec ses propres qualités et défauts, à l’image des plats dégustés par notre héros. Je vous laisse, pour aller me promener et pourquoi pas manger un morceau en trinquant à Jirō.

 

« Je dois être le genre de mec qu’on voit pas souvent dans le coin… »

Le Gourmet solitaire de Jirō Taniguchi et Masayuki Kusumi, éditions Casterman, 2005
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N’hésitez pas à partager vos coups de coeur sur le groupe ou à me poser des questions sur Twitter si vous voulez en savoir plus.
À très bientôt !
Thomas

 

Images extraites de l’album © Jirō Taniguchi / Masayuki Kusumi / Casterman

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