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NonNonBâ de Shigeru Mizuki

Alors que je termine mes études et que malgré mes maigres économies je fréquente assidûment la librairie de mon quartier (où j’aurai mon premier poste de libraire). Je tombe sur ce gros livre de plus de 400 pages, un étrange manga qui ne colle à rien de ce que je connaissais à l’époque. Publié par les éditions Cornelius (qui éditeront bon nombre de mangas du même auteur), ce chef d’œuvre est de Shigeru Mizuki , un nom inconnu sur le moment qui depuis est un de mes auteurs favoris.

Shigeru Mizuki commence sa carrière de mangaka tardivement, à 35 ans, après avoir travaillé un temps dans le kamishibai (théâtre ambulant à base d’illustrations animées en tant que marionnettes) suite à sa démobilisation de l’armée japonaise. Une période de conscrit pendant la Seconde Guerre mondiale qu’il racontera dans Opération mort, entre la perte d’un bras et la vision cauchemardesque de l’armée japonaise en pleine débâcle. Il cherchera à comprendre les causes de ce conflit avec son manga biographique Hitler, où il se documente sur le dictateur et son emprise pour le décrire à un public japonais qui ne connaît pas vraiment le pendant européen du conflit.

Avant cela il lancera sa série Kitaro le repoussant en 1959, autour d’un jeune garçon fantôme, presque humain, qui se frottera aux « yôkaï » (terme désignant les créatures et bestiaire du folklore japonais). Un univers riche qui va changer sa vie et l’occuper jusqu’à sa mort. Pour cette série, rapidement adaptée en anime, il cherchera et restaurera un pan du patrimoine de l’archipel en compilant et réinterprétant des centaines de créatures issues des estampes, légendes et contes de son pays. Il a vraiment été l’artisan de leur renaissance entre ses mangas et ses encyclopédies, jusqu’à finir président de la « Sekai Yôkai Kyôkai » (l’Association Mondiale pour les Yôkaï.) Le monde offert par Kitaro se décline sur plusieurs spin-off en plus de la série principale : Micmac aux enfers, Mon copain le Kappa, Kappa & compagnie, Moi, la mort et Kappa ou des histoires courtes compilées sous le titre 3 rue des Mystères.

« — En tout cas, ta douleur et ton dépit d’aujourd’hui se changeront petit à petit en force, tu verras. Mais pas tout de suite. Ne te laisse pas décourager par ta faiblesse actuelle, ça ne te mènerait à rien.
– Oui, tu as raison.
-Bon, j’étais surtout venu te dire de prendre ton bain. »

Il ira plus loin en 1977 en dessinant NonNonBâ, qui mêle autobiographie et yokaï et nous emmène à la source de sa fascination pour ces créatures et leur univers. Souvenirs, conte initiatique, essai sur la formation de l’imagination, théâtre burlesque… on pourrait trouver bien des qualificatifs pour tenter de résumer cette œuvre. Tout comme sa singularité graphique, entre réalisme et cartoon ; le récit s’articule entre la chronique sociale et la farce. Non seulement NonNonBâ est une œuvre incroyable et bouleversante sur le pouvoir de l’imaginaire et de la fiction sur le réel, mais c’est une porte d’entrée royale pour comprendre le Japon et ses codes.

Un dessin tout en variation, oscillant sans cesse entre dessin d’observation et caricature. Son esthétique particulière donne des pages très travaillées avec des ambiances fantastiques et oniriques. Dans ses décors ou certains personnages sont l’objet d’une solide attention, certains plans sont d’une grande profondeur pour contraster avec l’apparente simplicité des personnages principaux. La nature en particulier est très détaillée et réaliste, en miroir du bestiaire infini de créatures improbables qu’elle recèle à l’image de Coton volant ou de L’emmureur (alliés de Kitaro) qui se retrouvent dessinés comme deux blocs blancs au milieu de la page.Dans Vie de Mizuki, il dessinera une autobiographie plus complète où l’on croise les grandes figures de l’époque et les débuts du manga, tout en revenant en détail sur son travail de dessinateur et son expérience militaire. Mizuki est un grand conteur, chacune de ses histoires nous plongent dans un état presque enfantin : avec le plaisir de se laisser entraîner & d’accepter ce que l’on sait impossible  pour y croire un instant.

Images extraites de l’album © Shigeru Mizuki/Cornelius

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