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Apocalypse WOW !

Après avoir lu et relu le recueil Les Cavaliers de l’apocadispe nous avions profité du Festival de la BD d’Angoulême pour aller à la rencontre de Libon et lui poser quelques questions sur son travail.

Si vous n’avez pas encore croisé ce Club des cinq pimenté dans les pages de Spirou ou feuilleté la compilation sous forme d’album sortie cet été n’hésitez plus ! Partez à la découverte de ces Cavaliers de l’apocadispe modernes qui détruisent tout sur leur passage simplement parce qu’ils ne se soucient pas des conséquences de leurs actes. Ces enfants ne sont ni trash, ni irrévérencieux, ils cherchent juste à occuper leurs journées, à laisser libre court à leur imagination (et leurs activités peuvent nous rappeler de nombreux souvenirs de jeunesse – enfin presque…)
Libon a un style vraiment à lui, un univers décapant aux traits simples et très élaborés qu’on a eu envie de creuser avec lui. Interview !

« On a trouvé le gag du siècle et quand on se réveille on a juste noté « un caramel mou. »

Cet album qui cartonne est un recueil de planches parues depuis plus d’une dizaine d’années. On peut y voir une reconnaissance de votre travail pour la presse ? 

Libon : Ce sont des histoires parues dans Spirou plus ou moins régulièrement selon les périodes. Pour le recueil on en parlait depuis un petit bout de temps et après quelques aller-retour on a sorti l’album. Et ça fait plaisir.
La série existe depuis 10 ans, et parmi les premiers épisodes il y en a quelques-uns que je trouve chouettes, mais avec le temps mon dessin a beaucoup changé : je vais sûrement redessiner quelques planches pour le tome 2. Et changer de petites choses, des bouts de dialogues… 
Quand on travaille dans la presse, c’est assez frustrant d’être en flux tendu et parfois 2-3 semaines après, tu relis et tu te dis « ah j’aurais du faire dans l’autre sens, ce personnage-là aurait dû dire ça… »  Trop tard évidemment.

On ne change pas forcément quand on fait un recueil, ce serait trop long de tout reprendre, mais ça peut se faire pour quelques planches.

Pour passer d’une série à l’autre constamment, quelle est votre méthode de travail ?

Libon : Je n’alterne pas l’une ou l’autre en fait, je suis tout le temps train de chercher des petites idées et de noter des choses sur mon carnet, sur mon téléphone, sur un bloc-notes comme ça vient. Quand je cherche des idées ou des situations, quand je les imagine je n’ai pas vraiment encore de structure : tel jour ça va être telle série et tel jour telle série. Ça vient comme ça et je sélectionne, ça demande un peu de discipline pour faire le tri après. Mais j’ai tendance à travailler tout en même temps avec une priorité aux planches qui doivent être rendues et donc dessinées en premier.
J’ai pas mal de bribes de phrases, parfois je n’arrive même pas à me relire. Parfois je retrouve des vieilles notes que j’ai prises sur des bouts de feuilles et en les relisant je ne sais plus. Il y a un effet comme quand tu te réveilles la nuit, que tu notes une idée et le matin tu ne sais plus très bien ce que ça veut dire. On est frustré parce que c’est n’importe quoi, on a trouvé le gag du siècle et quand on se réveille on a juste noté « un caramel mou. »

Côté technique, on sent que vous expérimentez beaucoup, que ce soit avec des effets de texture, sur les décors qui sont poussés ou inexistants selon les bandes… ? 

Libon : Je travaille de manière traditionnelle sur feuille. Soit à la plume, soit au pinceau, suivant la série, et avec des feutres noirs pour les lettrages. Pour les textures, je le fais depuis que j’ai commencé à colorier sur l’ordinateur parce que j’avais un dessin qui était assez jeté, et en comparaison les couleurs informatiques étaient extrêmement propres. C’était choquant alors j’ai cherché un moyen de rendre les couleurs moins nettes. J’ai commencé à scanner plein de vieux bouquins, de vieilles encyclopédies avec des pages un peu moisies et je les ai collées dans les couleurs pour les salir et que ça s’accorde avec le dessin. J’ai gardé cette technique même si je m’en sers moins maintenant, j’ai un dessin un peu plus propre que quand j’ai commencé. Ça va finir par disparaître, je pense.

Est-ce qu’il y a une part d’improvisation ? Dans le dessin ou l’histoire ?

Libon : Je me laisse une petite marge. Pour les Cavaliers, c’est là où je me laisse le plus de liberté. Je mets en place mes repères pour les cases, le tour de la page : j’ai mes quatre pages de prêtes avant de me lancer. J’ai mon histoire en tête, le début et la fin et qu’est-ce qu’il va se passer en gros.
Je commence à dessiner et je mets en place mes personnages, je vois ce qu’ils vont dire de façon un peu abstraite : c’est comme quand on assiste à une bagarre dans la queue de La Poste. On rentre à la maison avec une scène incroyable de quelqu’un qui s’est fait doubler, un autre qui est tombé sur lui… on ne raconte pas exactement ce qui était dit, on a l’ambiance générale.
Une fois que j’ai toute l’histoire de dessinée, je repasse pour écrire le dialogue définitif. J’ai des petites bribes de dialogues dans les cases que je note au crayon léger au fur et à mesure du dessin. Puis je reviens sur l’histoire jusqu’à la fin, ça permet d’écrire des dialogues qui collent bien et d’avoir la scène entièrement sous les yeux avant de finaliser les textes. Je peux rejouer la scène plusieurs fois jusqu’au bout et faire des retours en arrière et changer des mots, amorcer un gag qui arrive après…
Comme je ne suis pas obligé d’envoyer les scénarios validés à Dupuis avant, je peux me permettre de faire ces aller-retour, c’est vraiment un bac à sable. Je vois déjà la gueule de mon château, mais en le faisant je peux décider que d’un coup je vais mettre une tour en plus ici.

Pour Bayard c’est plus compliqué parce que j’envoie mes scénarios à l’avance, ils sont validés. Donc une fois qu’ils ont fait leurs remarques et que c’est carré je ne peux plus trop changer. Par contre je précise que c’est vraiment une relecture pour adapter les textes parce que les lecteurs sont parfois très jeunes. C’est plus pour des tournures de phrases ou des petits trucs de mise en scène qui rendent plus fluide et plus simple à comprendre pour les petits. C’est l’opposé de la censure, ils réarrangent pour le jeune lectorat et en général ils le font très bien.

Le fait d’avoir un nombre limité de pages pour tous ces journaux est-ce une contrainte ? Ou au contraire est-ce libérateur ?

Libon : J’ai beaucoup lu de presse quand j’étais petit. C’est un format d’histoire avec lequel je suis très à l’aise. 
C’est assez simple de contraindre une histoire dans un nombre de pages défini. En réalité il y a tout le temps trop d’idées, par exemple pour les
Cavaliers il y a quatre pages, et souvent je jette des trucs parce que ça prendrait trop de temps à développer. Du coup je mets de côté dans le petit carnet dont on parlait, parfois je les réutilise. Parfois je laisse tomber parce que c’est vraiment impossible à mettre en scène dans si peu de planches.
Et pour le coup, j’ai plus de mal quand j’ai moins de pages : les strips par exemple je n’y arrive pas.

Et pour Animal lecteur (Lire le coup de cœur)?

Libon : Là c’est Sergio Salma qui écrivait les scénarios. Moi je dessinais, mais n’intervenais pas sur les textes et je suis épaté de combien il en a écrit. Je recevais les scénarios tout prêts, je n’avais plus qu’à dessiner les personnages et lettrer les dialogues qui étaient déjà à la bonne place. Il avait fait toutes les recherches, Salma est très calé, c’est une encyclopédie de la bande dessinée et tout ce qui tourne autour.

« J’ai plein d’envies, plein d’idées, mais c’est le temps qui manque. Ça prend du temps la BD, il faudrait moins dormir. »

Et comment vous vous êtes connus, c’est lui qui vous a approché ? 

Libon : En fait il avait déjà l’idée en tête et c’est le rédacteur en chef de l’époque, Olivier van Vaerenbergh, qui nous avait mis en contact. On a discuté lors d’une réunion à Marcinelle et j’avais trouvé l’idée marrante. On a fait quelques essais, quelques strips : ça a bien marché, on a plus arrêté.

Est-ce que c’est différent avec cette série de faire des gags qui sont plus réalistes que par exemple les Cavaliers ou Jacques, le petit lézard géant?

Libon : Ce n’est pas du tout la même structure de gag. Le strip ça repose sur un truc très concentré et ça marche à l’économie pour amener le gag de fin très rapidement. Dans mes BD j’ai tendance à créer des personnages super bavards, ils sont tout le temps train de dire des trucs. Et puis j’aime bien prendre mon temps, quand j’écris mes histoires je pars souvent d’une situation et je me raconte l’histoire, j’imagine la tête d’un personnage, je me dis à la page 3 que je pourrais préparer un gag pour la suite et donc revenir à la première page.

Quels sont les futurs projets ?

Libon : J’ai plein d’envies, plein d’idées, mais c’est le temps qui manque. Ça prend du temps la BD, il faudrait moins dormir.
Il y a l’intégrale d’
Hector Kanon qui vient de paraître avec des inédits qui n’étaient pas parus en album, et je réfléchis à d’autres projets pour revenir dans Fluide glacial.
Je suis très en confiance avec tous les journaux avec lesquels je travaille particulièrement
Spirou qui permet d’expérimenter. Ils sont très demandeurs de nouveaux formats ou de projets différents et c’est comme ça que l’on est arrivés à un format vertical en librairie pour Animal lecteur.
Salma est inépuisable sur les strips il aurait pu faire encore 20 ans d’
Animal lecteur, du coup on cherche quelque chose ensemble, mais on ne sait pas quoi encore. On n’a pas effleuré le dixième de ce qu’il aurait pu écrire (et ça marche avec tous les sujets, il a plein d’idées.)

Humour noir et absurde, comique de situation et de répétition, il serait vain de lister le feu d’artifice de drôlerie qui parcourt l’album autour de situations banales qui partent en vrille avec nos trois compères. On explose de rire ou on ricane bêtement à chaque page tellement c’est couillon et bien mené. Une touche surréaliste entre cartoon et caricature où un détail bien trouvé campe à lui seul un personnage. Cette compilation met en valeur son travail et permet de redécouvrir ce générateur de rires idiots.

L’avez-vous lu ?

Merci à Libon et à l’équipe Dupuis.

Illustration principale et extraits ©Libon/Dupuis

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