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Révolution : Interview de Younn Locard et Florent Grouazel

5 ans de travail pour lancer cette série Révolution et dessiner le premier volume à quatre mains. Un album de plus de 300 pages, pour 1000 de prévues, une fresque chorale sur le peuple de Paris au moment de cette révolution qui trône dans les livres d’Histoire et hante la mémoire collective. Avec pour objectif de comprendre la révolution de l’intérieur plutôt que la survoler entre ses grandes dates et l’histoire des personnages historiques. Les auteurs s’insèrent entre, avec leurs héros fictifs pour plonger le lecteur dans l’ambiance et l’action. Une approche qui s’attache aux techniques du carnet de voyage où les dessinateurs seraient des observateurs des événements, en jouant sur les différences entre pleines pages très détaillées ou des scènes d’actions rapides, prises sur le vif.

Interview des auteurs !

De la Révolution, « les seuls échos que nous en avions étaient la référence constante des institutions françaises à quelques slogans et un drapeau alors trusté par l’état et l’extrême droite. »

Plus de 1000 pages prévues, une fresque sur presque 10 ans dans le Paris de l’époque sur un sujet très documenté et politisé, qu’est-ce qui vous a poussé vers un sujet aussi ambitieux ?

Florent Grouazel & Younn Locard : Nous nous sommes rendu compte peu avant de commencer à travailler sur Révolution que nous ne savions presque rien de la Révolution française, que nous n’avions pas lu de fictions sur cette période ni vu de films notables ni de BD. Les seuls échos que nous en avions étaient la référence constante des institutions françaises à quelques slogans et un drapeau alors trusté par l’état et l’extrême droite.
Comme avec Éloi, notre précédent livre, nous nous servons d’un récit historique pour mettre en évidence notre héritage. Révolution s’adresse aux lecteurs contemporains. Il s’agissait de réinterpréter, de réenchanter ce moment de l’émergence du peuple en politique, et de remettre les questions d’engagement, de démocratie et de justice soulevées alors à l’ordre du jour.

« Nous sentons effectivement très proches du travail de Tardi, que nous vénérons, ou encore de la rigueur d’un Bourgeon, sans égaler, tant s’en faut, son obsession du détail. »

Votre approche façon dessin d’observation plutôt que l’approche didactique évoque le travail de Jacques Tardi sur la Commune ou la 1ère Guerre Mondiale, quels étaient vos références ?

F.G. & Y. L. : Concernant nos références, si l’on parle de la période en question, les bandes dessinées sont rares et aucune ne nous a particulièrement influencés, mais nous nous sentons effectivement très proches du travail de Tardi, que nous vénérons, ou encore de la rigueur d’un Bourgeon, sans égaler, tant s’en faut, son obsession du détail.
Les albums de Tardi ont marqué plusieurs générations de lecteurs, notamment sur le sujet de la Première Guerre Mondiale, et nous avons la folle ambition de proposer une somme similaire sur la Révolution ; à notre échelle, une réinvention de l’imaginaire collectif de la période, qui a tendance à tourner autour des mêmes éléments, souvent très cocardiers et consensuels, issus du bicentenaire, voire carrément contre-révolutionnaires, quand il s’agit de l’utilisation médiatique de la Terreur.

Nous avons lu peu de fiction sur la Révolution avant et pendant la création de notre album, néanmoins, le livre de Éric Vuillard 14 juillet, et surtout la pièce de Joël Pommerat Ça Ira ! (1) Fin de Louis, ont marqué la création de Liberté et nous ont confirmés dans nos choix de mise en scène.

Nous sommes finalement plus proches dans nos références, d’œuvres cinématographiques ou télévisuelles, comme les séries de David Simons, Treme ou The Wire, dans lesquels se déploie une galerie de personnages qui existent intimement, presque avant tout autre enjeu scénaristique. Barry Lindon, de Kubrick, a aussi joué un rôle important.

« Plutôt que de passer avant l’Histoire, nous avons voulu que nos personnages se tiennent entre elle et nous. »

La crédibilité de l’album repose non pas sur les faits et les dates comme on est habitué, mais sur la véracité des ambiances et des relations entre les personnages. L’Histoire semble passer après les personnages dans votre travail ?

F.G. & Y. L. : Le récit commence très près des personnages, c’est vrai. Mais au fil du livre, comme eux, on entre en révolution. Ce sont eux qui nous ouvrent la porte de l’Histoire. Ainsi le lecteur a, nous semble-t-il la sensation de participer aux évènements plutôt que de se les voir expliquer. Il s’agit de comprendre le mouvement, le désordre, l’espoir fou et l’imagination débridée des protagonistes de la révolution.
Pour cela il nous fallait prendre à contresens le récit qu’on en fait habituellement, structuré par une succession de grandes dates et de mouvements d’apparence inéluctable et conditionné de toute manière par son dénouement. Plutôt que de passer avant l’Histoire, nous avons voulu que nos personnages se tiennent entre elle et nous, qu’ils accompagnent le lecteur comme un fil tendu entre 1789 et aujourd’hui.

« La fiction, l’imagination, nous permet de mieux saisir un événement comme la Révolution. »

Acmé de ce moment, la prise de la Bastille n’est pas montrée dans Liberté, en dehors d’une image impressionnante imprimant ce moment clef, mais plutôt rapportée par les personnages dans la rue, à l’assemblée ou à Versailles, comment avez-vous arbitré ces choix entre restitution et fiction ?

F.G. & Y. L. : Nous avions initialement prévu de ne pas montrer la Bastille, mais de ne vivre ce moment (fondateur, certes, mais que nous pensions trop galvaudées par l’usage et éclipsant de fait d’autres instants-clés des journées de juillet) qu’aux côtés de témoins indirects. Mettre en scène la prise de la Bastille en elle-même pourrait faire l’objet d’un album entier (voir Vuillard, encore une fois). Au contraire, nous voulions nous placer dans le regard des spectateurs, voir des absents à qui l’on rapporte la chose. Une façon de mettre à distance, dès la fin de la bataille, les récits de ses acteurs et actrices, qui se racontent.

C’est tout l’enjeu de l’Histoire, finalement. Qui raconte quoi, et pourquoi, d’un événement. Finalement, nous avons choisi de ne pas priver les lect.rice.eurs, déjà noyé.e.s dans ces scènes sans dates, au contexte volontairement complexe, de ce point de repère visuel, comme un phare dans le récit qui sans ça serait peut-être aride de références pour les néophytes.
Plus globalement, nous pensons que la fiction, l’imagination, nous permet de mieux saisir un événement comme la Révolution. Nos personnages nous portent à une autre compréhension, plus sensible, plus chaotique et aussi plus engagée d’une certaine manière, en empathie avec elles et eux.

« La Révolution française ne nous intéresse que dans la mesure où elle parle au présent. »

Vous prenez plaisir à croquer des contemporains, des personnalités comme base pour vos personnages de fiction, est-ce une manière de dire que la situation de l’époque et celle d’aujourd’hui se rejoint plus que l’on ne le pense ?

F.G. & Y. L. : Nous ne croyons pas que l’Histoire puisse se répéter, il s’agit plutôt d’établir des passerelles, de donner des clés de lectures contemporaines à cette fin – résolument exotique quand on s’y penche – du 18e siècle. Le jeu d’échos avec aujourd’hui, notamment la citation de personnages réels, est un moyen de mettre en évidence certains schémas psychologiques perdurant dans le théâtre politique et social. C’est aussi un refus de considérer notre sujet comme refroidi par les siècles écoulés depuis.
Nous avions besoin de nous projeter en 1789, d’imaginer ces journées au plus près. Donner les traits de personnalités contemporaines à nos personnages ou à des figures réelles de l’époque constitue une certes un travestissement, c’est un prix que nous sommes prêts à payer pour tendre, encore une fois, des ponts entre hier et aujourd’hui. La Révolution française ne nous intéresse que dans la mesure où elle parle au présent.

« C’est effectivement l’illustration concrète de cette liberté que nous avons voulu nous accorder pour la création de la BD. »

On passe de scènes croquées sur le vif à des tableaux en double page, vous proposez un album écrit, dessiné et colorisé à 4 mains, avec des changements de style, de rythme.  Un choix inhabituel en bande dessinée, cela vous permettait une plus grande liberté de travail ?

F.G. & Y. L. : Notre désir de travailler tous les deux sur le dessin comme sur l’écriture ne se justifie pas tellement par un choix rationnel, et ne nous facilite pas toujours la tâche, à vrai dire. Mais c’est effectivement l’illustration concrète de cette liberté que nous avons voulu nous accorder pour la création de la BD, et la mise en pratique d’une discipline collective, avec toute la rigueur, mais aussi la formidable richesse que cela implique. C’est un exercice permanent de micro-démocratie mais dont nous sommes cent fois plus récompensés que dans un travail solitaire.
Nos deux dessins se mélangent donc, mais nous ne sommes pas des dessinateurs assez constants dans notre propre « style » pour que cela soit vraiment flagrant à la lecture. Nos influences, partagées ou non, viennent se mêler avec des choix de dessin et de mise en scène longuement discutés. Comment mieux faire pour parler d’une époque qui recherchait en toute chose « la liberté ou la mort ! » ?

On sent à travers le dessin toute l’importance de la documentation, les œuvres littéraires qui ont nourri l’œuvre autant que les livres d’histoire. Pour un rendu très précis mais qui reste de la fiction. Première bande dessinée sur le sujet qui n’est pas pédagogique ou didactique, cette trilogie se place dans la continuité du travail de Jacques Tardi sur la Commune ou sur les deux grandes guerres. Un jeu de reconstitution et d’incarnation plus qu’une leçon d’histoire qui en dit bien plus que beaucoup d’ouvrages de vulgarisation. On retrouve beaucoup de références aux luttes d’aujourd’hui qui ont servi d’inspiration aux auteurs, pour rendre l’atmosphère insurrectionnelle en ces temps de changement. À suivre avec Égalité, …Ou la mort.

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Révolution, Tome 1 : Liberté de Younn Locard et Florent Grouazel, Actes Sud BD/L’An 2
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Images extraites de l’album © Younn Locard / Florent Grouazel / Actes Sud BD/ L’An 2

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